—Je te donne huit jours!...

—Tu verras; il aime cette femme, mais il reviendra... Je ferai tant et tant qu'il entendra parler de moi! C'est son luxe qui lui plaît; j'en aurai plus qu'elle!...

—Viens au bal, ce soir, à la Chaumière, me dit Marie...

—Non, à Mabille!...

—Est-ce joli, me dit-elle?

—Je n'en sais rien.

—Je n'y suis jamais allée; j'aimerais mieux la Chaumière!

—Alors, je ne sortirai pas, car je ne veux pas le rencontrer... Il vient à Paris; c'est là qu'il ira. Si je le rencontrais avec cette femme, je souffrirais trop.

—Ah! tu es plus forte que moi, me dit-elle; moi, j'irais comme un papillon me brûler au feu!...

—Non, ma pauvre amie, je ne suis pas plus forte que toi... je souffre autant, peut-être plus, car je sens avec une ardeur qui me dévore!... La chose la plus indifférente pour toute autre me frappe, m'exalte; lorsque je veux quelque chose, pour l'avoir, pour rapprocher la distance ou le temps qui m'en séparent, je donnerais dix ans, vingt ans de ma vie!... Ainsi, je suis honteuse de mon ignorance, je brûle du désir d'apprendre... Quand je prends un livre, je voudrais comprendre, aller si vite, que le rouge me monte à la tête; mes yeux s'embrouillent: je suis obligée de m'arrêter... Alors, je me mets dans des colères ridicules contre moi, contre ma tête rebelle... je me frappe le front. Quand j'essaye d'apprendre à écrire, et que ma main n'obéit pas à ma volonté, je me pince le bras au point d'en porter les marques... Si j'ai une espérance, une peine, je ne puis dormir, je rêve, je suis agitée, je vis doublement. Eh bien! je veux dompter tout cela!... Si mon cœur est en révolte contre ma volonté, je le torturerai jusqu'à ce qu'il me cède. Je rirai, quand je le voudrai, dussé-je m'étrangler avec mes larmes rentrées. Il y a un sentiment que je ne solliciterai jamais, c'est la pitié. Est-ce que l'on plaint les gens malheureux?... Est-ce que je suis intéressante? j'ai l'âme navrée... Ah! si j'avais une coupure au doigt, une plaie, on me plaindrait, peut-être chercherait-on à me soulager; mais la douleur que j'éprouve, si je la laissais voir, on enfoncerait de nouveaux traits dans la blessure. Je me tais, mais je n'en souffre pas moins. La pensée que mon nom est inscrit sur ce livre infernal, cette pensée ne me quitte pas. Je ne veux pas qu'il y reste; je veux qu'il soit effacé. Comment l'obtiendrai-je? qui m'en donnera les moyens?... je l'ignore, mais j'en viendrai à bout, et si, après avoir fait tous les efforts, cela m'était impossible, je quitterais cette vie où je n'aurais passé que pour faire une tache.