IV
L'INSURRECTION DE LYON.

Le logement que Mathieu nous avait loué se composait d'un cabinet et d'une grande chambre avec deux croisées donnant sur le quai. La vue était superbe. On voyait une quantité innombrable de bateaux descendre et monter le Rhône. En face de nos fenêtres il y avait un grand pont, et, à chaque bout du pont, deux tours servant aux bureaux de l'octroi. Tout cela formait un tableau si animé, si vivant, que l'on serait resté volontiers toute la journée à le regarder.

Le cabinet pouvait servir à mettre un lit; mais il n'était pas permis d'y travailler, à cause du manque de jour, ce cabinet n'étant éclairé que par une petite cour intérieure. Les papiers étaient propres, les carreaux du sol bien rouges. Mais notre mobilier était plus que chétif; il consistait en un petit lit de sangle, deux chaises et une table qu'on avait prêtés à ma mère. Mathieu lui avait promis de lui envoyer les meubles qui lui étaient nécessaires. Il tint exactement sa parole.

Deux jours après, on nous amena dans une charrette à bras tout un mobilier en noyer: lit, commode, chaises, table, glace. Nous allions avoir un véritable palais. On mit le lit de sangle dans le cabinet et ce fut ma chambre. La bonne Mme Mathieu n'avait rien oublié; elle nous avait envoyé des draps, des serviettes. Jamais nous n'avions été si riches.

L'amour de la propriété est un sentiment tellement naturel, tellement fort chez tout le monde, que nous passâmes la journée la plus heureuse à mettre tout en place.

Le soir venu, nous allâmes passer quelques instants chez notre voisin, M. Raoul. En entrant chez lui, on était étourdi par le bruit régulier de quatre métiers à la Jacquard qui marchaient tous ensemble et pas en mesure. M. et Mme Raoul étaient d'excellentes gens, mais si lourds, si épais d'esprit, qu'à peine arrivée le soir dans la salle où nous nous réunissions, je m'endormais d'un profond sommeil. Comme je regrettais alors mon ami et ma victime, le petit Mathieu! Il venait me voir quelquefois. Si rares que fussent ses visites, elles me rendaient bien heureuse.

On n'avait plus revu mon beau-père. Il y avait tout lieu de croire qu'il était reparti; cependant nous nous tenions toujours sur nos gardes, et nous mettions dans toutes nos démarches la plus grande prudence. Ma mère travaillait comme un cheval et passait presque toutes les nuits.

Il y avait deux mois que nous étions dans notre nouvelle retraite, sans que rien fût venu nous troubler.

Les canuts emploient des enfants pour attacher les fils de leur canette. Ces enfants, qui ont en général dix ou douze ans, gagnent dix sous par jour.