A force de regarder faire, j'avais appris. J'y mettais tant de persistance que M. Raoul s'en aperçut et dit à ma mère:

—Si vous voulez, je prendrai Céleste comme attacheuse; elle gagnera de l'argent, cela vous aidera toujours un peu. Je la mettrai à mon métier; elle ne se fatiguera pas.

Ma mère hésitait; mais je la priai tant, qu'elle consentit. Elle apportait son ouvrage et travaillait près de moi.

Au bout de quinze jours, on m'acheta une jolie robe avec mon argent, et nous allâmes voir Mathieu.

Vous dire à quel point j'étais fière serait impossible. J'étais une grande personne, puisque je gagnais ma vie. Cette robe, c'est moi qui l'avais achetée. Je fis tant de manières avec mon pauvre petit ami que la journée se passa sans jouer. On vint nous reconduire.

Quand je fus à la porte, je commençai à regretter le temps que j'avais perdu. Le petit Mathieu me recommanda de ne plus mettre ma belle robe, me disant qu'il préférait me prêter une seconde fois ses effets.

Le lendemain, de bonne heure, je fus à l'ouvrage. Ma mère travaillait près de moi et de M. Raoul. Il me semble voir encore ce dernier relever ses lunettes sur son front; il me semble l'entendre encore dire:

—Savez-vous, ma chère amie, que c'est une existence bien triste que la vôtre. Vivre seule à votre âge; travailler toujours, sans fêtes ni dimanches. Vous auriez peut-être dû essayer encore une fois de votre mari; les hommes changent, les plus mauvais deviennent bons.

—Pourquoi me dites-vous cela, monsieur Raoul? répondit ma mère d'un air stupéfait.

—Dame, mon enfant, c'est que moi aussi, étant jeune, j'avais un grand défaut, et vous voyez cependant qu'aujourd'hui je suis très-heureux dans mon ménage.