—Si vous connaissiez mon mari, dit ma mère, vous comprendriez qu'il n'y a pas de ressource avec lui.
Ma mère n'aimait pas à dire du mal de son mari; elle ne parlait de ses souffrances qu'à la dernière extrémité. Elle disait bien: Je suis malheureuse; mon mari me maltraite, il bat ma fille; mais elle ne donnait pas de détails. Le brave M. Raoul n'avait pas vu dans ces reproches généraux des motifs assez graves pour se séparer.
—Voyons, dit-il à ma mère, je ne veux pas vous effrayer, mais il faut que je vous dise ce qui s'est passé hier. Vous veniez à peine de sortir, qu'un homme de bonne mine, bien mis, a demandé à me parler à moi seul. Ne sachant ce que cela voulait dire, je l'ai fait entrer dans ma chambre.
«Monsieur, m'a dit cet homme, que mon nom ne vous effraye pas; j'ai eu de grands torts, mais à tout péché miséricorde. Je me nomme G... Ma femme demeure ici, dans un logement que vous lui louez. Vous voyez que je suis bien instruit, et que si je voulais lui faire du mal, comme elle vous a dit sans doute que c'était mon intention, j'irais droit à elle; cela pourrait lui faire peur. Je ne le veux pas. Je suis venu à vous, qui êtes un honnête homme, pour que vous m'aidiez à obtenir mon pardon. J'ai été injuste, violent; je le regrette et je vous jure de ne plus recommencer. Dites à ma femme d'essayer encore une fois de vivre avec moi. Nous demeurerons dans cette maison; vous serez juge de ma conduite. Croyez-moi, monsieur, je suis sincère.» Et en me parlant ainsi il avait des larmes dans les yeux.
Je lui ai répondu que je ne pouvais rien sur vous, mais je n'ai pas osé dire que je ne vous connaissais pas; il savait tout. Je lui demandai comment il avait su votre adresse.
«La première fois, me dit-il, j'ai envoyé un commissionnaire avec une lettre pour ma femme. Après quelque hésitation on a donné l'adresse de Mathieu. Je l'ai fait demander chez le commissaire, mais j'ai vu que je ne pouvais rien obtenir par la force. Je trouvai des travaux à quelques lieues d'ici; comme je n'avais pas d'argent, j'acceptai. Je demandai et obtins un bon prix pour monter des mécaniques. Je suis de retour depuis deux jours. J'ai envoyé la femme d'un de mes amis chez M. Mathieu; elle a dit que j'étais parti et qu'elle désirait savoir l'adresse de Jeanne pour lui annoncer cette bonne nouvelle. Pierre, le domestique, a donné votre adresse. J'ai gagné huit cents francs en six semaines. Je vous les confie; c'est pour ma femme. Vous les lui ferez accepter, car je sais qu'elle a beaucoup de mal.»
Je lui ai dit que je ne pouvais pas prendre son argent, mais que je me chargeais de faire sa commission.
Ma mère avait écouté Raoul sans respirer.
—Allons, dit-elle, je suis perdue. Où vais-je me sauver maintenant?
Il y avait un si grand désespoir dans ces quelques mots et dans le ton dont ils furent prononcés, que M. Raoul fut effrayé.