Vous m'avez demandé mon histoire. Tout ce que je n'aurais pas osé vous dire de vive voix, je vais vous l'écrire.

Je suis obligée de reprendre d'un peu loin et de laisser en blanc bien des noms trop connus pour être cités. Mais, à mesure que j'avancerai, j'essayerai de vous dépeindre les personnages, et j'espère que vous les reconnaîtrez.

Je ne veux pas faire de ma vie un roman; je ne veux pas me réhabiliter ou poser en héroïne. En parlant de ce que j'ai souffert, de ce que j'ai pu faire de mal ou de bien, je vous dirai tout sans réserve, et vous verrez qu'il me faut un grand courage pour regarder le passé en face.

J'avais six ans quand je perdis mon père. C'était un brave et honnête homme qui m'aurait étouffée, avant de mourir, s'il se fût douté que, quelques années plus tard, on m'appellerait Mogador.

Nous étions établis à Paris, rue du Puits, près du Temple. Ma mère était occupée de son commerce, qui allait bien. Moi, pourvu que je fusse bien frisée, et que ma mère me mît une jolie robe, le reste me touchait peu. Aussi j'avais dix ans que je ne savais pas lire, et que force me fut de faire ma première communion au petit catéchisme.

Impossible de rien me faire apprendre; sitôt qu'on voulait m'envoyer en classe, c'étaient des pleurs et des cris sans fin. On finissait toujours par me céder.

Je ne reproche pas cette faiblesse à ma mère, mais je regrette qu'elle l'ait eue. J'étais toujours dehors en course ou à jouer. De là me vient ce caractère résolu et indépendant que vous me reconnaissez, je crois.

Je ne pouvais pas souffrir les amusements des petites filles, et si je m'amusais c'était plutôt à des jeux de garçons. Je préférais mille fois une boîte de soldats à une poupée. Mes goûts tenaient un peu du reste à mon entourage.

Nous étions chapeliers. Il y avait toujours un va-et-vient de cinq ou six ouvriers à l'atelier. Ces ouvriers, qui m'avaient vu élever, reportaient sur moi toute l'affection qu'ils avaient pour mon père. J'étais gâtée, volontaire.

A côté du souvenir des personnes qui m'aimaient vient s'en placer tout de suite un autre, qui a pesé bien lourdement sur ma vie.