Il y avait un homme grand, qui venait souvent à la boutique. Je le détestais. J'étais heureuse quand je pouvais lui dire des choses désagréables, ce qui arrivait souvent. Comme j'étais mal élevée, j'étais grossière. Mais au lieu de se fâcher, il me faisait mille petits présents; il s'extasiait sur ma beauté.

Il vantait mon esprit; il disait que, s'il avait une fille comme moi, il serait le plus heureux des hommes.

Toutes ses cajoleries étaient en pure perte. Il faut accorder aux enfants et aux chiens de sentir qui les aime vraiment ou qui fait semblant.

M. G... était un homme de trente-cinq ans, très-grand. Il avait bien, je crois, cinq pieds sept pouces; les épaules larges, les cheveux noirs, les yeux un peu enfoncés, quoique grands, les sourcils très-épais, qui paraissaient encore plus noirs que ses cheveux, la tête ronde, la figure plate, le teint pâle, le nez pincé, les lèvres tellement minces, qu'on n'en voyait le rouge que quand il parlait.

Ses favoris noirs se confondaient avec sa cravate de soie. Je ne lui ai jamais vu de col à sa chemise, et la plupart du temps il tenait sa redingote boutonnée, ce qui me faisait toujours dire qu'il ressemblait à un espion. C'était ma manière de le désigner. Il était Lorrain.

Quand il parlait, on était tout étonné d'entendre une voix de femme sortir de ce grand corps. Il ne vous regardait jamais en face. J'en avais peur.

Quand il voulait jouer avec moi comme avec une petite fille, me donner quelque chose, me prendre la main ou m'embrasser, je me sauvais à toutes jambes, et je ne rentrais à la maison qu'après m'être assurée qu'il était parti.

Près d'un an s'était écoulé. Je n'aimais pas M. G..., mais je m'y étais habituée; quand on me grondait, il me défendait. Quand je voulais quelque chose, je le demandais devant lui; si on me le refusait, il me l'apportait le lendemain.

J'ai su depuis qu'à ce moment, M. G... avait déjà demandé maman en mariage; que, sans dire ni oui ni non, maman avait répondu:

—Je verrai plus tard; pour donner un beau-père à ma fille, il faut que je sois bien sûre qu'il la rendra heureuse.