G... ne restait guère à la maison. Il avait toujours de l'argent, quoiqu'il en eût donné à ma mère, qui l'avait caché pour nous sauver quand le moment serait arrivé.

Il était venu plusieurs hommes pour le voir. Ma mère le pria de recevoir ses amis ailleurs, parce que cela la dérangeait de son ouvrage. Ses sorties devenaient chaque jour plus fréquentes; il ne rentrait plus que bien rarement coucher à la maison. Ma mère en conçut des inquiétudes, non pas à cause de lui, mais à cause des conséquences que sa conduite pouvait entraîner pour nous-mêmes. Elle crut devoir prévenir M. Raoul.

—G... ne travaille pas; il a de l'argent; il reçoit des gens de mauvaise mine: je crains qu'il ne commette quelque méchante action et qu'il ne nous compromette. Vous devriez le faire suivre.

Peut-être, en toute autre circonstance, M. Raoul aurait-il attaché moins d'importance aux pressentiments de ma mère; mais nous étions, sans nous en douter, à la veille d'un drame terrible. L'insurrection de Lyon commençait à montrer son ombre menaçante.

M. Raoul, naturellement beaucoup plus au courant des affaires que nous, en apercevait depuis quelque temps déjà les signes précurseurs. Il s'inquiéta, prit des renseignements. Il apprit que G... faisait sa société de tous les hommes suspects à la police; qu'il allait dans des réunions où s'agitaient les passions les plus violentes. La politique nous était égale, et je n'ai pas la prétention, vous le comprenez bien, de juger les événements auxquels j'ai assisté; mais, ce que je puis dire, c'est que les révolutions ont un côté bien horrible, et que j'ai gardé une impression affreuse de tout ce que vis alors. Le commerce s'arrêta; des groupes commençaient à se former dans les rues; les ouvriers se révoltaient; des hommes hideux, qui semblaient échappés du bagne, se mêlaient à leurs attroupements. J'entendais en tremblant, dans le quartier que nous habitions, proférer des menaces de mort et des projets d'incendie.

Un jour, G... rentra avec un air menaçant et comme un homme qui n'avait plus besoin de composer son visage; il nous déclara qu'il avait des amis à recevoir, et nous commanda de lui céder la place. Ma mère répondit qu'elle ne voulait pas se compromettre; qu'il allât ailleurs. G... serra les poings de rage:

—Je vais revenir à midi; tâchez de ne pas être ici, ou je vous écrase toutes deux.

Puis ouvrant les fenêtres avec fracas, il ajouta:

—Regarde, Jeanne, tout ce monde sur les quais; c'est une révolution qui commence. Dans trois jours, je pourrai te tuer sans que personne me demande compte de ta vie. En faisant les affaires des autres, je veux faire les miennes. Ton ami Raoul, ton amant sans doute, sera pendu à cette fenêtre et saigné comme un cochon. Les riches vont la danser. Imbéciles! qui nous donnent de l'argent pour les servir! nous ne les servirons plus et nous aurons leur argent; nous démolirons leurs hôtels pour trouver leurs coffres-forts.

Puis, obéissant à d'autres impressions, avec la mobilité et la lâcheté qui étaient au fond de son caractère: