M. Grange demanda à ma mère si elle désirait qu'on me logeât. Avant qu'elle n'eût eu le temps de répondre, je disais: «Oui, laisse-moi coucher ici, cela te gênera moins.» Ma mère répondit presque en colère:
—Du tout, mademoiselle, vous rentrerez tous les jours.
C'était la première fois de ma vie qu'elle me disait vous.
Je partais le matin et ne revenais que le soir, tantôt à une heure, tantôt à une autre.
Souvent maman était sortie et ne rentrait que tard. J'attendais dans la rue, quand je ne voulais pas me coucher. J'aurais pu rester au magasin, mais je n'y étais pas heureuse.
La fille de mon maître faisait marcher la maison; elle avait les clefs de tout; elle volait sur les ventes pour acheter ses chiffons: il ne s'apercevait de rien.
Cette enfant, qui avait perdu sa mère toute petite, avait toujours été gâtée; c'était un mauvais cœur.
Elle trouvait un grand plaisir à m'humilier, à me dire des choses mortifiantes. Elle n'était bonne à rien. J'étais plus adroite que la première ouvrière, et, cependant, elle me jetait quelquefois mon ouvrage à la figure, en me disant:
—Défaites cela, c'est mal fait.
Mes dents se serraient, mon cœur battait, et un nuage me passait devant les yeux.