Sa mère venait souvent chez lui. Il la faisait enrager. Elle descendait nous voir. Elle nous invita à dîner. On finissait par ne plus bouger l'un sans l'autre. Ma mère était moins tendre pour moi.

Je devins jalouse au point que je la guettais partout. On se cachait de moi.—Je voyais trop clair: ma tête travaillait. Je cherchais à faire des méchancetés. Je ne mangeais plus: j'étais brutale, je souffrais. Enfin, je devins intraitable.

Quand nous allions nous promener et que M. Vincent voulait donner le bras à ma mère, je me jetais entre eux, je me cramponnais à elle et je lui disais:

—Maman, je t'en prie...

Elle me regardait étonnée et marchait seule avec moi; mais cela l'ennuyait.

M. Vincent était prévenant pour moi comme l'avait été G... à l'origine; mais, comme lui, il perdait son temps. S'il me servait à table, je ne mangeais pas.

Je souffrais tant et je devins si haineuse, que je ne pouvais plus y tenir. Je demandai à ma mère de me mettre en apprentissage. Je lui dis que je voulais apprendre le commerce. Dès le lendemain elle m'annonça que, le lundi suivant, j'entrerais chez M. Grange, rue du Temple.

—Ton patron, me dit-elle, a une fille qui est à peu près de ton âge. Tu seras très-bien.

Ce fut un chagrin mortel pour mon cœur de voir avec quelle promptitude on se défaisait de moi. J'étais déjà fière; je ne versai pas une larme.

Le lundi venu, ma mère me conduisit chez M. Grange. Je n'ai rien vu de laid comme cet homme! Je n'ai rien vu de joli comme sa fille! Petite, d'un blond tirant sur le roux, mais blanche et fraîche, coquette et élégante; quinze ans à peine. J'avais à cette époque onze ans; j'étais plus grande qu'elle. J'avais une forêt de cheveux très-bruns; j'étais pâle, la peau brune. C'était le contraste le plus marqué qu'on pût rencontrer.