Ce soir-là même, en rentrant à la maison, je trouvai ma mère très-agitée. M. Vincent n'était pas rentré depuis la veille.

Maman faisait tout ce qu'elle pouvait pour ne pas pleurer; mais il était aisé de voir qu'elle étouffait son chagrin.

M. Vincent rentra sans frapper; ma mère le reçut mal.

J'avais fait une bonne journée, et j'allai me coucher contente. Mon cœur, qui avait tant besoin d'affection, devenait haineux; à mesure que la source de la tendresse que j'avais eue pour ma mère se tarissait, je sentais naître en moi des mouvements inconnus; mon imagination devenait plus indépendante et plus hardie.

Au lieu de dormir, je passais des heures entières à regarder les étoiles. Ma pensée suivait les nuages qui passaient, et je restais comme en extase. Je me voyais riche, heureuse, aimée.

Ces théâtres, où l'on m'avait menée si jeune, avaient gâté mon esprit et exalté mon caractère, et je puis assurer que je ne connais rien de plus dangereusement mauvais pour les enfants que ce genre de distraction.

Vincent mangeait à la maison. Il ne montait à l'atelier que pour travailler.

Alors les scènes se suivaient avec rapidité. Quand il me disait un mot, je lui répondais:

—Mêlez-vous de vos affaires; est-ce que je vous connais? Vous n'êtes pas mon parent.

Ma mère m'imposait silence.