—Eh bien, lui disais-je, je sais que tu ne m'aimes pas, que je suis pour toi une gêne, un ennui. Si j'avais l'âge, je partirais, je louerais une petite chambre où je serais seule.—Prenez patience.
Je me faisais détester, mais c'était plus fort que moi.
On allait souvent chez la mère de M. Vincent. Un soir que je rentrais du magasin, on me dit, chez le concierge, que ma mère était rue Popincourt. J'allai la rejoindre. Mme Vincent me dit d'attendre, qu'ils allaient revenir.
Nous nous endormîmes toutes deux, moi sur une chaise, elle dans un fauteuil. Quand je me réveillai, la lampe baissait.
—Il doit être bien tard, dis-je en me frottant les yeux. Ils ne reviendront pas, je m'en vais.
Il était plus de minuit. Il faisait froid. Il y avait peu de maisons le long du canal. Quelques échoppes de blanchisseurs, seulement; et puis, au bord de l'eau, des carrés de bois flotté, qu'on mettait en pile pour les faire sécher. Quelques réverbères très-éloignés les uns des autres.
Je m'arrêtai au coin de la rue Popincourt. Je n'osais pas avancer. Le chemin était bien fait pour effrayer plus brave que moi.
Je me raisonnai: je me dis qu'on devait être inquiet à la maison, que peut-être on allait venir au-devant de moi, que je rencontrerais du monde à moitié chemin.
Je suivis le quai. Je rasais les murs sans respirer. Je n'étais pas bien lourde; je marchais comme un oiseau, pour ne pas entendre mes pas.
Presque arrivée au pont de Ménilmontant, j'entendis parler. Je m'arrêtai, et, sans savoir pourquoi, je me blottis dans une porte. Je n'entendais pas marcher; mes yeux cherchaient à percer la nuit. Les voix recommencèrent. On bougeait beaucoup en parlant; je crus d'abord que c'était dans un bateau: cela avait l'air de sortir de l'eau. Mais j'entendis des pieds trépigner sur la terre. C'était au bord du canal, derrière les piles de bois. Enfin, j'entendis distinctement des plaintes.