Le pont du Temple est très-passager. Cela n'empêchait pas qu'il me prenait des peurs dont je n'étais pas maîtresse, et que j'arrivais chez nous haletante, pâle, restant une heure à divaguer sans qu'on pût tirer un mot de moi.
On craignait que la vue de cet endroit ne me fît tomber malade, et ma mère prit ses mesures pour déménager.
Je crus d'abord que c'était uniquement pour moi, et j'allais lui en être bien reconnaissante. Je pensais qu'en quittant cette maison, nous nous séparions de tous les locataires qui l'habitaient. Je me trompais. M. Vincent nous suivait, et si ma mère quittait le quartier, c'était en grande partie pour le dépayser de toutes ses connaissances de femmes.
Ma haine devint plus forte. Je me disais: Si c'était lui au moins qu'on eût jeté dans le canal!... Je regrettais G...
A partir de ce moment, je pris un autre moyen; j'espionnais les actions de Vincent. Il ne se cachait guère, au surplus, et il n'était pas difficile de savoir ce qu'il faisait.
Je crois qu'il aimait beaucoup ma mère, mais il lui était impossible d'être fidèle. Ma mère était jalouse à l'excès. Je voulais savoir, je savais, et en dînant je disais à Vincent:
—Dites donc, votre nouvelle bonne amie n'est pas jolie; ou bien, vous avez tort de courir après celle-là, elle ne veut pas de vous.
Il devenait rouge, ma mère pâle. Ils se disputaient quelques jours, mais, quand ils se raccommodaient, j'avais encore perdu un peu de l'affection de ma mère.
Un jour, à mon magasin, on avait arrangé une partie de campagne.
Tout le monde y allait, hommes, femmes, enfants. C'était M. Grange qui payait. J'y allai sans demander la permission. Ma mère s'emporta et me battit plus durement qu'à l'ordinaire.