Elle était violente, moi obstinée. Je recevais souvent des tapes. Vincent prenait ma défense; il se mettait devant moi; mais je ne voulais rien lui devoir, et j'allais me mettre sous les coups.
Ce jour-là, je me révoltai contre les injures, et je répondis à ma mère:
—Il te sied bien de me faire de la morale et de me dire que je me conduis comme une éhontée, parce que je vais avec des amis à la campagne, en présence de mon maître, de sa fille et des ouvrières qui m'aiment plus que tu ne m'aimes. Il me semble que je suis habituée à me garder toute seule, et que, si je voulais faire mal, ce n'est pas ta surveillance qui me gênerait. Personne n'y trouverait à redire. On dit assez au magasin que tu me donnes de mauvais exemples.
J'étais assez loin d'elle. Elle me regardait avec des yeux effrayants. Vincent avait l'air stupéfait. Je m'appuyais au mur. Je m'attendais à être assommée, mais j'étais résignée. J'avais soulagé mon cœur gonflé depuis trop longtemps.
Il y avait à côté de ma mère, sur une table, un petit couteau à manche de nacre. Je le vois toujours. C'est Vincent qui me l'avait donné. Elle me le lança à la figure. On appelle cela, je crois, tirer à l'oie. Elle visa juste. Heureusement que le manche était plus lourd que la lame. Au lieu d'arriver en flèche et de me crever l'œil, le couteau me fit une coupure au sourcil.
Le sang m'inonda la figure. Ma mère se trouva mal, pleura beaucoup, en revenant à elle. Moi, j'en fus quitte pour une égratignure, qui ne me laissa qu'une cicatrice dans le sourcil gauche.
Vincent la gronda. Elle voulut me faire oublier cela par des soins, des caresses. Mais il était trop tard, mon cœur était fermé à cette tendresse qui jusqu'alors l'avait rempli exclusivement, non à cause des coups, ma mère aurait pu me tuer... j'étais dure au mal; je savais que si elle était violente, la main tournée, elle n'y pensait plus, mais parce qu'elle m'avait sacrifiée à son amour, parce qu'au lieu de m'habituer à la confiance, à l'affection, elle avait laissé grandir mes mauvais instincts sans les combattre.
Mon imagination était ardente; je haïssais au point de souhaiter la mort à ceux que je détestais.
Si j'avais eu en ce moment à ma portée le moyen de m'instruire, je crois que j'en aurais bien profité.
Le vide qui s'était fait dans mon cœur me faisait vivre par l'esprit.