Une porte s'ouvrit; un homme vint au-devant de nous avec une lanterne; les chevaux nous entouraient d'un nuage de vapeur.
On me fit entrer dans une grande salle, où la cheminée devait avoir huit pieds de haut. On conduisit M. Martin à sa chambre, dans le bâtiment de droite. Je suivis Robert. Il monta un escalier de pierre, dans une grosse tour, sur la gauche.
Je marchais silencieuse, n'osant pas respirer. L'écho devait être menaçant! L'aspect du dehors et du dedans me parurent sinistres! Il me semblait voir des ombres se détacher des murs pour me chasser. Nous entrâmes dans une grande chambre où un domestique allumait du feu. Il y avait quatre bougies allumées; c'est à peine si elle était éclairée. Je vis une chose dont je n'avais jamais eu l'idée: c'est la splendeur du quinzième siècle. Cette pièce, qui pouvait avoir dix mètres carrés, était tendue d'un brocard rouge, garni en haut, en bas et dans les angles de colonnes de bois sculpté et doré.
Des glaces à biseau dans des cadres superbes, des peintures sur les portes, sur les cheminées; un lit en bois doré, garni de soie pareille à la tenture. Au plafond, tenait une corbeille de fleurs en bois doré, d'où s'échappaient des rideaux de soie, à franges d'or; des meubles en bois de rose, de laque, en faisaient l'ornement. De grands fauteuils-bergères, rouge et or, complétaient le mobilier. Le lit était en face de la cheminée.
Je fus tirée de mon examen par des cris épouvantables; je ne connaissais pas ces voix-là, j'en fus très-effrayée. Robert se mit à rire; il me dit que, dans la pointe de la tour, il y avait des nids de chouettes; que souvent, la nuit, elles faisaient ce tapage.
Je répondis que j'étais fâchée qu'elles le fissent le jour de mon arrivée; que c'étaient des oiseaux de malheur!
Le feu petillait dans l'âtre, le sapin résineux claquait; cela me fit oublier les chouettes, qui furent silencieuses le restant de la nuit, et le matin, quand je m'éveillai, je fus longtemps à me reconnaître. On sonnait une cloche: c'était celle du déjeuner. Martin vint me chercher pour me conduire à la salle à manger. Nous traversâmes la grande salle de la veille, un billard, un énorme salon, un petit salon, et nous arrivâmes à la salle à manger. Après déjeuner, Martin me conduisit partout. Le soleil avait changé l'aspect de la nuit. Une vigne vierge enlaçait les tours, les arbres verts semés dans le parc égayaient un peu la tristesse des hivers. Le château était sur une hauteur et laissait voir à ses pieds une énorme vallée. La neige était à moitié fondue.
Allons voir les chevaux et les chiens, dit Martin, qui n'était pas fâché d'agir en maître. Les écuries étaient superbes, bien tenues. La première était de dix chevaux. Chaque stalle était garnie d'un cheval qui ne valait pas moins de trois à quatre mille francs.
Tous avaient des camails marqués aux armes de Robert. On me fit voir la remise. Six voitures des plus belles étaient dessous. Nous sortîmes dans une autre cour. Les chiens, à l'approche du maître, se dressèrent à la grille. Jamais je n'en ai vu de plus beaux. Ils étaient blanc-orange, et ils avaient de bonnes grosses figures qui donnaient envie de les caresser.
Nous revînmes par le potager. J'ai toujours adoré les fleurs. Je cueillis des monceaux de violettes. Tout cela m'avait émerveillée. J'avais rencontré tant de monde! cochers, grooms, cuisinier, jardinier, hommes d'écurie, valet de chambre, filles de basse-cour, piqueurs, valets de chiens, gardes, que je me disais: «Mon Dieu! quelle fortune il faut avoir pour payer tout cela!» Je n'y étais pas depuis quatre jours que je vis ce qui en était. Robert ne pouvait continuer ce train, s'il ne se mariait à une femme riche. Il avait vécu dans un intérieur où il y avait quatre cent mille livres de rente. Cela s'était partagé en six. Cette terre, qui était toute sa fortune, ne valait que vingt-cinq mille livres de rente, et, bien administrée, eût à peine rapporté deux pour cent.