Il avait neigé la veille; il faisait un froid noir. Robert ferma les glaces; notre haleine fit un rideau pour les curieux. Le postillon fit claquer son fouet, la voiture à huit ressorts s'ébranla et roula sur la neige comme sur un tapis; les roues ne faisaient aucun bruit. Nous allions vite; les arbres disparaissaient comme des ombres. Je me mis à rêver, je me crus entourée de fantômes. Je ne pouvais plus ressaisir la réalité; je me croyais endormie; je ne bougeais pas, dans la crainte de m'éveiller.
Les Mille et une Nuits étaient une petite histoire bien simple, tandis que ce qui m'arrivait était un conte, une légende.
La nuit commençait à venir; je ne voyais presque plus mes chimères, je sentais un malaise; nous nous arrêtâmes. Je fermais les yeux, je croyais la vision finie; c'était un relais. On alluma les lanternes.
Le postillon jura d'être obligé de monter en selle de ce temps-là. Les chemins étaient mauvais. Je serrai les deux mains de Robert, je lui dis tout ce que j'avais au cœur d'amour et de reconnaissance, puis, commençant à éprouver l'influence de la fatigue, je m'endormis sur son épaule.
Tout-à-coup, il se pencha par la portière; je perdis son appui, et je m'éveillai en sursaut. Il criait:
—Qu'y a-t-il, postillon? Vous allez nous verser!
Des plaintes répondirent à cet appel. Robert ouvrit la porte et sauta à la tête des chevaux, au moment où ils allaient rouler dans une fondrière. Martin, qui s'était bien entortillé dans la capote de derrière, s'était endormi avec Joseph; tous deux descendirent et allèrent au postillon, qui gisait dans la neige, à vingt pas de la voiture. Le malheureux était tombé avec le porteur; il n'avait pu se sauver, ni arrêter les chevaux. La voiture lui avait passé sur les jambes; il ne pouvait les remuer sans pousser des cris de douleur. Nous étions près du relais, Robert détela un cheval et partit à fond de train pour chercher du secours. Il revint avec un brancard improvisé et un médecin. Il donna quelques louis au blessé, et nous repartîmes avec un autre postillon.
L'émotion, la fatigue, le froid m'avaient engourdie; je m'étais endormie, mais d'un sommeil agité. Nous avions quitté la grande route, nous étions dans un mauvais chemin, car la voiture faisait des sauts énormes. Je tâchais de voir où nous étions. La nuit était noire; il me semblait distinguer de grands arbres qui se refermaient du haut en arcades. Nous allions au pas; mes paupières s'appesantissaient de nouveau. Je sentis une secousse; en même temps, j'entendis crier:
—La porte, s'il vous plaît?
Le domestique avait ouvert la grille; nous roulâmes de nouveau. La lune venait de sortir des nuages; elle éclairait un beau château. Les tours se dessinaient, sur un fond gris, avec une majesté imposante et sombre. La neige couvrait la terre comme un linceul; les pins se dressaient comme des tombes; on eût dit un cimetière avec de grands monuments.