Je reçus une lettre de Marie, qui me disait:

«Madame ferait bien de revenir; elle était malade lorsqu'elle a quitté Paris; on dit partout qu'elle est morte. Plusieurs de ses amis sont venus voir si c'était vrai.»

J'en parlai à Robert, qui était sans doute de mauvaise humeur. Il me répondit:

—Eh bien! partez, vous êtes bien portante! Qui diable voulez-vous qui s'occupe de vous? vos amis de Mabille? J'aime à croire que vous y tenez peu.

—C'est ce qui vous trompe. Peu m'importe que mes amis soient des amis de Mabille ou d'ailleurs; s'ils pensent à moi, je leur en suis reconnaissante... Tenez, Robert, soyez franc. Vous m'avez amenée, vous le regrettez; vous voudriez que je partisse. Eh bien! je m'en irai demain.

J'avais beaucoup de courage en lui disant cela, mais, au fond de l'âme, j'espérais qu'il refuserait. Il accepta. Je pensai que, le lendemain, il me retiendrait. Le lendemain, il causa longtemps avec moi; il était triste.

—Je ne regrette pas de vous avoir amenée, Céleste, puisque vous allez mieux. Seulement j'ai joué un jeu dangereux pour mon repos. Je vous aime beaucoup, mais il faut que je me marie. Une de mes parentes m'a écrit à ce sujet. C'est pour cela que je vous laisse partir. Je vous écrirai; nous serons bons amis.

J'avais le cœur gonflé, mais je ne pouvais m'empêcher de comprendre qu'il avait raison. On me conduisit le lendemain à Châteauroux avec ma malle.

Quand la voiture dépassa la grille, tout mon courage me quitta. J'avais envie de lui demander pardon, de le supplier de rétrograder. Dieu! comme j'ai souffert pendant ce trajet! Arrivée, je pris une place dans une diligence faisant le service de Vierzon. Je ne pouvais plus retenir mes larmes!... Robert m'embrassa et me quitta brusquement; mais si rapide qu'eût été son mouvement pour se retourner, j'avais eu le temps de voir ses yeux humides.

Quel contraste entre mon retour et le voyage que j'avais fait quelques semaines auparavant! Aux enchantements de l'amour heureux et de la vanité satisfaite, succédait la plus froide, la plus amère, la plus implacable déception. Il y a des joies qu'il ne faudrait pas éprouver, quand on doit les perdre! Il y a des horizons qu'il vaudrait mieux ne pas entrevoir, quand on est obligé de leur dire adieu! Cette grande existence qu'il m'eût été si doux de prolonger, jamais elle n'avait été faite pour moi. Le sort m'avait ironiquement permis de voler quelques instants de ce bonheur, moins pour me donner une joie passagère que pour me laisser d'éternels regrets. C'était un mirage, il avait fui. J'étais retombée lourdement dans la réalité médiocre de ma vie de bohémienne. Au lieu de cette splendide voiture, où je roulais si doucement sur de mœlleux coussins à côté de lui, j'étais seule, cahotée dans une mauvaise diligence. Du même coup j'avais perdu ce qui faisait mon bonheur et ce qui faisait mon orgueil.