—Le duc a raison, je n'ai pas le droit de vous faire la cour. Le duc et moi, nous vous avons vue monter à cheval; nous sommes devenus amoureux tous les deux; nous avons joué à pile ou face. D'après nos conventions, le gagnant seul devait avoir le droit de se mettre sur les rangs pour obtenir vos bonnes grâces. J'ai perdu; le duc vous a envoyé une de ses amies que vous avez mise à la porte. Croyant qu'il avait renoncé à toute espérance, j'ai fait comme lui; je n'ai pas été mieux reçu.
—Oui, nous avions parié cinquante louis.
Il me dit cela d'un air si impertinent que je le pris en grippe, et que je songeai tout de suite à me venger.
—Assurément, monsieur, lui dis-je, il n'y a pas de distraction plus innocente que celle-là. Pour que l'enjeu eût un intérêt pour vous, il aurait fallu vous assurer de mon consentement, et c'est une condition qui aurait toujours manqué à votre pari. Je vous avouerai même que, si j'avais été obligée de faire un choix, je crois que j'aurais été de l'avis du sort.
Je ne réfléchissais pas que, pour lui dire une chose désagréable, je faisais une véritable déclaration à son ami.
Ce dernier s'en aperçut et parut m'en savoir beaucoup de gré. Poli, mais grave et taciturne, il formait en tous points avec l'autre un contraste complet. Peut-être était-il arrêté par la difficulté du langage, car il parlait le français avec un accent méridional prononcé; mais j'avais la tête montée, et pour faire enrager son ami, je fis seule les frais de la conversation.
Le duc me demanda la permission de venir me voir; je la lui accordai en appuyant bien haut sur un: «Vous me ferez grand plaisir,» qui fut à son adresse, car l'autre petit monsieur quitta la place en disant:
«Voilà ce que c'est que d'être duc et d'avoir trois cent mille francs de rente.»
Son dépit le servait mal: cette énumération des avantages de son rival n'était guère propre à m'inspirer de l'aversion pour ma nouvelle conquête. Il en est du monde où je vivais, comme de l'autre, je crois: un beau titre et beaucoup de millions n'empêchent pas de faire la cour à une femme.