Nous restâmes seuls; le duc devint plus causeur. Ce fut lui qui continua la conversation.
—Quel drôle de caractère a mon ami! C'est un charmant garçon; mais il est un peu fat: il faut que tout lui cède. Il a, du reste, beaucoup de succès auprès des femmes. Il croit, quand on me donne la préférence, que c'est pour ma fortune; cela m'a rendu défiant, et j'ai fini par le croire moi-même.
La provocation était directe, et quoique je n'aie jamais aimé être de l'avis d'un homme quand il s'agissait de le trouver bien, je me résignai d'assez bonne grâce à dire au duc qu'il avait tort de douter ainsi de lui-même.
Il m'offrit son bras pour faire le tour du jardin. J'acceptai avec un double plaisir; d'abord, parce que cela flattait ma vanité, et ensuite, parce que c'était le moyen de continuer à faire enrager son ami, à qui j'en voulais d'avoir été si brutal. J'ai toujours détesté les gens qui prenaient avec moi des airs d'autorité.
J'éprouve, en me retraçant à moi-même les souvenirs de ma vie, un singulier effet: je suis plus heureuse à la pensée de raconter mes faiblesses, que je ne l'ai jamais été, dans l'entraînement de la jeunesse, à la pensée de les commettre. Il faut que la décence et l'étude aient entre elles de mystérieux rapports pour réveiller ainsi la conscience endormie.
A chaque instant, je suis tentée de tricher avec l'inexorable réalité; mais je ne cède pas à la tentation, car je comprends que mon récit perdrait tout intérêt, s'il cessait d'être complétement sincère.
Ma liaison avec le duc me mettait dans une position tout-à-fait nouvelle... Elle me donnait mes entrées dans le grand monde... de Bohême.
Je devins trop élégante pour ne pas avoir d'ennemies; rien ne me manquait, pas même la jalousie de mes camarades, qui me déchiraient à belles dents.
Le duc n'était pas brouillé avec son ami. Je le voyais donc souvent. Il n'avait perdu ni son aplomb, ni ses espérances.
—Vous me reviendrez, me disait-il; c'est une question de temps. Le duc ne vous gardera pas toujours.