—Oui, c'est bien extraordinaire; il ne varie pas. Il me dit toujours: «Pour rien au monde, je ne voudrais t'avoir.» J'ai tâché une fois de le faire mentir; il s'est sauvé comme Joseph. Pauvre écolier! Il se prive de plumes pour m'envoyer un bouquet.

—Tâche de garder cette affection-là! Je crois qu'ils sont rares ceux qui ne vous aiment pas pour l'amour d'eux-mêmes.

—A propos, et toi, qu'est-ce que tu fais de Léon? On dit qu'il t'adore et qu'il est gentil.

—Oui.

—Pourquoi ne sort-il pas avec toi?

—Parce que je ne veux plus. L'autre jour, à onze heures, j'allais à l'Hippodrome, il m'offrit de me conduire; je lui fis remarquer qu'on pouvait le rencontrer, que cela ferait mauvais effet pour sa famille. Il prit un air dégagé et me dit qu'il ne craignait rien. Arrivés à la hauteur de la rue de Chaillot, il me lâcha le bras, et se mit à courir comme un voleur poursuivi. Quelques personnes me regardaient. J'attendis plusieurs minutes. On s'arrêta et on vint me demander ce qu'il y avait. Comme j'étais embarrassée, je me sauvai de mon côté. En rentrant chez moi, je le trouvai à ma porte, les mains dans ses poches; il sifflait.

—Ah ça, allez-vous me dire quelle mouche vous a piqué?

—Ma chère, je voyais venir devant moi ma mère et mon grand-père. J'aurais été joli, s'ils m'avaient vu donnant le bras à Mogador!

—Vous avez raison; mais pourquoi me l'avez-vous offert? Je ne vous l'ai pas demandé, au contraire, et, pour que pareille chose n'arrive plus, nous ne sortirons jamais ensemble.

Ce n'est pas faute qu'il me l'ait demandé depuis; mais je ne veux pas prendre l'habitude de me manquer de parole à moi-même: je ne céderai pas.