Nous fîmes une entrée magnifique. Je n'avais pas une robe jaune; mais j'étais si mince de taille que tout le monde le remarquait tout haut. C'est un reproche que je me suis souvent adressé; car Lise se mit à se serrer: cela lui a fait grand mal.
La soirée fut un éclat de rire. On commençait à s'habituer à nous. Les femmes comme il faut nous regardaient sans trop de courroux. Les jeunes lions faisaient encore leur tête et ne nous invitaient pas; ils ne voulaient pas danser à notre quadrille et refusaient de nous faire vis-à-vis, craignant, disaient-ils, de se donner en spectacle comme M. Brididi. Ils se plaçaient plus loin. Mais ils étaient seuls; la foule nous entourait et riait; ils s'ennuyèrent, cessèrent même de danser sous prétexte que ces cris empêchaient d'entendre la mesure; ils finirent par se disputer leur tour pour danser avec nous. Mais en voulant faire plus que Brididi, ils ne parvenaient qu'à être ridicules.
On arrangea un grand souper; plusieurs voitures se suivirent, et nous arrivâmes comme une noce au café Anglais, qui trembla toute la nuit de nos rires, de nos cris et de nos chansons.
Pomaré me regardait souvent avec une sorte d'envie.
J'avais une jolie voix, le charme inséparable de la jeunesse; on me faisait des compliments qui lui étaient pénibles. Je connaissais son caractère, et je m'effaçais un peu par amitié, ce que je n'aurais certes fait pour aucune autre femme.
Il y avait à ce souper un jeune homme qu'on appelait Gustave, dont j'avais remarqué l'air de préoccupation.
—A quoi penses-tu donc? lui disaient ses camarades.
—Je pense à ce pauvre Alphonse, qui s'ennuie pendant que nous nous amusons. Que n'est-il ici! Voilà ce qu'il faudrait pour le distraire. C'est si triste de voir un si charmant garçon se laisser mourir. L'ennui le tue; il est perdu.
—Qui est donc cet Alphonse? demandai-je.
—C'est un homme de talent.