—Mais je vous ai vue monter à cheval, et vous avez emporté mon cœur, qui court avec vous depuis ce temps-là.
Il me salua et s'éloigna.
M. Gustave, qui était resté près de moi, me dit tout bas:
—Il a beaucoup de talent; mais il en aurait plus encore, si ses parents, qui sont israélites, ne l'avaient pas usé, pour exploiter plus tôt ses dispositions. A huit ans, il était d'une force remarquable: il jouait dans les concerts; on ne parlait que de lui.
—Comment! il est juif? dis-je avec un petit sentiment de répugnance que, tout d'abord, je ne pus réprimer.
Je sais que cela ne se discute pas, et qu'à moi moins qu'à toute autre personne il appartient d'avoir des préventions; mais enfin, dans mon enfance, j'avais les juifs en horreur. Voici à quoi cela tenait: il y en avait beaucoup dans le quartier que nous habitions; ma mère avait toujours eu à s'en plaindre. Quand je demeurais rue du Temple, il y avait au premier une famille juive; j'allais jouer souvent avec les deux enfants. Leur dimanche, qui est le samedi, les juifs ne doivent pas toucher d'argent; ils me priaient de faire leur feu, leurs commissions. La fille aînée mourut; c'était un vendredi. J'entrai le samedi, comme à mon ordinaire; j'entendis parler, je regardai à travers la porte vitrée, et je vis la jeune fille morte, nue comme un ver. Sa mère lui lavait la figure, la poitrine; sa petite sœur lui lavait les pieds. Je n'ai pas compris les pratiques de cette religion, mais cela me fit peur: tourmenter les morts me parut affreux. Jamais depuis je n'ai voulu entrer dans cet appartement, et j'en avais gardé un souvenir lugubre.
Le pauvre H... fit des efforts inouïs pour attirer mon attention; il quitta le piano et vint près de moi. Ne sachant plus que me dire, il invita tout le monde à venir passer la soirée chez lui, rue de Provence. Tout le monde accepta. Il attendait ma réponse. Pour le taquiner, je lui dis que je le remerciais, mais que je ne pouvais pas, que j'étais engagée.
—Eh bien! remettons à un autre jour, dit-il si haut et si vite, que je regrettai mon méchant refus.
—Non, je décommanderai mon dîner et j'irai chez vous.
Il me prit la main et me dit d'une voix suppliante: