Je levai enfin la tête, espérant m'être trompée; mais il n'en était rien. L'homme qui était debout devant moi, me regardant avec un œil terne, était bien celui dont j'ai parlé dans le cours de ce récit, mon amphitryon du Rocher de Cancale.
Il allait dire où il m'avait vue; tous ses amis allaient me mépriser. Je m'appuyai sur l'épaule de H..., comme pour lui dire: «Défendez-moi!» mais, me redressant tout-à-coup, je regardai l'ennemi en face pour tâcher de lire dans sa pensée.
Je ne vis rien à travers ce voile impénétrable, ce nuage qui ressemble à la mort ou au sommeil. Il fit quelques pas, alla s'asseoir plus loin, sans avoir l'air de me reconnaître.
Mon cœur eut un élan de reconnaissance; pourtant je ne le perdais pas de vue. Chaque fois qu'il parlait à quelqu'un, les oreilles me tintaient; il me semblait l'entendre.
—Vous le connaissez? me dit H...
—Non! lui dis-je si vite que, pour un jaloux, cela ressemblait à un oui.
Il se leva au bout de quelques minutes et alla causer avec son ami. Je perdis contenance.
Un jeune homme vint prendre la place de H...; ce jeune homme me parlait, je ne l'écoutais pas, toute mon attention était concentrée sur le petit groupe où H... causait avec le nouveau venu. Heureusement, il parlait un peu haut; il n'était pas question de moi. Je commençai à respirer, et je pus répondre à mon voisin, qui me disait:
—Vous n'êtes pas gentille. Ce pauvre H... est amoureux fou de vous; vous le faites aller; vous le rendez malheureux: ce n'est pas agir en bonne fille.
—Ah! comme vous êtes bien tous les mêmes! A votre compte, pour être bonne fille, il faut se donner à tous ceux qui ont envie de vous; mais, mon cher, j'en suis à mon dixième amoureux de la soirée. Que deviendrais-je, si j'étais obligée d'être bonne fille avec tous?