J'ouvris les yeux, je me mis à genoux, puis debout, je passai ma main sur ma cuisse droite, j'éprouvai une grande douleur, mais je me tenais debout; je n'avais pas les jambes cassées, comme je l'avais cru; j'écartai tout le monde, je voulais essayer de marcher pour m'assurer que je n'avais rien de brisé! J'y réussis, mais avec des douleurs atroces et en laissant derrière moi des traces de sang.
Je saluai le public qui venait de me montrer tant d'intérêt et que je voulais rassurer. Je fis quelques pas, soutenue sous les bras, puis je m'affaissai sur moi-même.
On me fit revenir, puis on me saigna deux fois; le sang ne partait pas.
On me pansa et on me coucha tout de mon long dans une calèche; on ordonna au cocher d'aller au pas. Quelques femmes me suivirent, par intérêt pour moi ou par ostentation.
Ce cortége était triste et se grossissait en route de tous les curieux. Chacun donnait son avis; la fin de toute conversation était:
—Elle est perdue!
Je ne pouvais guère repousser cette idée: mon corps était raide, froid; mon cœur semblait ne plus battre. Cela ne me fit aucune peine; au contraire, je remerciai Dieu. J'avais tant vécu en peu de temps, personne ne m'aimait en ce monde!
Quand on m'eut montée et couchée dans mon lit, je fermai les yeux et j'attendis la fin. La fièvre me prit...
Le lendemain, je sortis de cet engourdissement; je fis l'examen de mon mal: j'avais une partie de l'épaule et du coude dépouillée; des grains de sable étaient entrés dans la chair et y avaient fait des trous.
Pour empêcher les chars de trop chasser dans les tournants, on avait plombé les roues; une de ces roues m'avait passé sur la cuisse et me l'avait entourée d'un bourrelet violet, large et épais comme la main; j'avais une luxation au genou; il s'était formé un épanchement sous la rotule; j'avais sur l'os une ouverture de deux pouces, qu'un cheval m'avait sans doute faite avec son fer en se débattant. Ma jambe était un brasier.