Lireux rit beaucoup de mon histoire et resta mon ami quelque temps.
Nous allions souvent le voir, parce qu'il avait de grandes caisses d'oranges dans son cabinet; elles étaient bonnes; j'étais privilégiée, j'en emportais toujours six.
Voilà comment j'avais connu Maria; puis je l'avais perdue de vue jusqu'au jour où on l'appela Maria la Polkeuse et moi Céleste Mogador. C'est la fille d'un honnête ouvrier. On dit que chacun a un défaut; j'envie ces gens-là, parce que moi j'en ai plusieurs; mais si Maria n'en avait qu'un, il était de taille.
Si je me permets de parler ainsi de mes bonnes amies, c'est qu'elles ne se sont pas gênées sur mon compte, pas même mes ex-amis, qui, lorsque plus tard j'ai débuté aux Variétés, dans la Course au plaisir, m'ont très-maltraitée. Les oranges s'étaient changées en pierres.
Donc, Maria aurait pu lutter d'orgueil avec le paon; elle était devenue très-élégante, se promenait à pied aux Champs-Élysées avec des robes de velours à queue; et quand, par hasard, en sortant de l'Hippodrome, je la rencontrais, elle me regardait du haut de sa grandeur sans me saluer. Cela ne me faisait aucune peine, parce que je m'étais fait une petite philosophie à moi à l'égard des femmes.
Elle trouva que son nom ne faisait pas bien sous un chapeau à plumes et se fit appeler Mme de Saint-Pase.
Longtemps après s'être mise sous la protection de ce nouveau saint de sa création, elle me raconta de l'air le plus important du monde que son père était un grand seigneur; qu'il menaçait de la faire enfermer si elle continuait à porter son nom de Saint-Pase; qu'elle était fort embarrassée sur le choix d'un nouveau nom.
—Eh bien! lui dis-je, est-ce que vous ne vous appelez pas Maria?
—Ah! me dit-elle, ne m'appelez jamais ainsi.
Je lui dis franchement qu'elle devrait se résigner, parce que, quoiqu'elle fît, on dirait toujours en la voyant: Voilà Maria la Polkeuse.