—Il paraît, me dit-il, que c'est une visite sans but que vous avez voulu me faire, ma chère Céleste; vous avez mal choisi l'heure, mon enfant, car je ne suis pas seul? mais, puisque vous êtes venue, c'est moi qui vous dirai ma position et l'état de mon cœur, afin de nous éviter à l'avenir de pareilles rencontres. J'ai été amoureux de vous, je le crois, du moins; vous vous êtes moquée de moi; je me suis fatigué de ce rôle ridicule, et, aujourd'hui, je ne vous aime plus; votre vue me dégoûte, parce qu'elle me rappelle une faiblesse honteuse. Allez retrouver M. Richard.

A mesure qu'il parlait, ses yeux prenaient une expression qui me faisait peur; je lui dis en joignant les mains:—Voyons, Robert, ne m'accablez pas!... quittez cet air railleur qui me glace, écoutez-moi cinq minutes et je me retire. J'ai eu tort de venir, il faut me le pardonner... c'est une puissance plus forte que ma volonté qui m'a conduite!... Pouvais-je deviner que cette lettre ne contenait que mensonge et plaisanterie... vous parliez de vous tuer... je suis venue... vous me renvoyez, je m'en vais.

—Non, me dit-il, non, tu n'es pas venue par intérêt pour moi!... tu es venue parce que tu m'as vu avec une autre femme, parce que tu as voulu tenter ton empire sur moi! Eh bien! emporte ma réponse: Elle est là, cette femme, derrière cette porte; elle entend tout ce que je te dis... je l'aime! elle est belle, aussi belle que tu es laide! On dit qu'elle te ressemble, et que c'est pour cela que je l'ai choisie... c'est possible! tu es sa caricature.

—Robert, lui dis-je, me levant hors de moi... Robert, ce que tous faites là est une lâcheté!... Vous m'insultez chez vous, vous devriez vous respecter vous-même en n'insultant pas vos faiblesses passées. Si c'est pour vous faire aimer de cette femme que vous me traitez ainsi, elle aura mauvaise opinion de vous, car le même sort l'attend plus tard. Si je dérange une de vos nuits de plaisir, j'en ai le droit, car vous avez dérangé ma vie. Pourquoi m'avez-vous écrit à Londres?... Sans votre lettre, je serais mariée aujourd'hui, je serais en Écosse, et je ne viendrais pas vous troubler. Je savais bien que ce que vous aimiez en moi, c'était vous!... je ne pouvais pas le croire, car j'ai plus de grandeur d'âme que vous ne le pensez... Pour que vous sauviez votre fortune par un mariage, je vous ai quitté pour ne pas être complice de votre ruine presque certaine. J'ai accepté d'un autre ce que je ne voulais ni vous demander ni accepter de vous... l'idée ne m'était pas venue que vous pouviez prendre une autre maîtresse. Vous m'aviez juré tant de fois de vous marier, le jour où tout serait fini avec moi, que je voulais vous y aider. Vous n'avez pas un reproche à me faire, je vous ai toujours prévenu; vous, vous m'avez menti en m'écrivant cette lettre... Ah! ma tête se perd... je deviens folle!... Prenez garde, ne dites plus un mot, car je commettrais un crime! La flamme de cette lumière est rouge... tout prend cette couleur... adieu... ne revenez jamais à moi, méfiez-vous... je ferai tout pour vous ramener... ce serait votre fortune, votre vie, votre honneur qu'il me faudrait alors, pour oublier cette nuit! Je donnerais ma vie pour que vous m'aimiez encore six mois.

Je fis un mouvement pour sortir. Il me barra le passage.

—Non, me dit-il, vous êtes trop agitée, vous ne partirez pas encore... la colère vous va bien, je veux voir jusqu'où elle peut aller!... Vous me dites de ne jamais retourner à vous... soyez tranquille, j'ai bien pris mon parti, je suis bien fort! Je vous méprise, misérable créature que j'avais ramassée dans la boue, qui m'avez sali pour me récompenser!... Je vous ai servi d'échelle; c'était drôle de voir un homme de bonne compagnie aimer une fille comme vous, l'emmener chez lui, cela a piqué la curiosité, vous vous êtes mise à l'enchère, et vous vous êtes livrée au plus offrant.

Je regardais autour de moi par quel moyen je pourrais me soustraire à cette scène... Je vis un couteau sur l'étagère, je m'en emparai, et le serrant avec force, je criai:—Pas un mot de plus, Robert... laissez-moi, ou je vous tue!

Il se croisa les bras et s'appuya le dos à la porte de sortie.

—Enfin, fit-il en riant, je vous vois donc souffrir un peu! je vous croyais de pierre... Laissez donc ce couteau, vous allez vous couper les doigts.

—Ah! lui dis-je, tu crois que je ne conduirai pas cette lame jusqu'à ton cœur, comme tu as conduit jusqu'au mien tes cruelles paroles! tu me crois donc bien lâche? Tu crois donc que j'ai peur de la mort?... Eh bien! fais ce que je vais te dire ou je vais te tuer!... Renvoie cette femme qui a entendu tout ce que tu m'as dit!...