Il haussa les épaules sans bouger.

—Tu ne veux pas me croire!... Tiens, regarde, je commence par moi pour que tu ne doutes pas... Et je m'enfonçai à deux reprises le couteau dans la poitrine. La lame froide glissa sur mes côtes en les éraillant. Ce déchirement fut moins douloureux que celui de mon cœur... Robert ne vit pas de sang, et crut sans doute que j'avais fait semblant. Il vint à moi pour prendre mon couteau...

—Va-t'en, lui dis-je, laisse-moi passer, et comme il ne se retirait pas assez vite, je le frappai au bras droit. Son sang coula... A cette vue, je retrouvai ma raison égarée; je lui demandai pardon.

—Je vous pardonne, me dit-il, mais sortez. Je fis quelques pas, je mis la main à ma poitrine... Je sentis un bouillonnement tiède, puis un plastron froid, je m'appuyai d'une main à la table, de l'autre je voulais arrêter le sang. Je perdais ma vie et mes forces... La tête me tourna, je sentis mon cœur cesser de battre, et je tombai à terre.

Quand je revins à moi, j'étais dans une grande chambre toute tendue en velours grenat et garnie de passementerie d'or. J'étais étendue sur un lit à la François Ier, doublé de satin blanc, et soutenu par quatre colonnes dorées. Il y avait deux bougies allumées dans un grand candélabre doré qui en portait au moins vingt. J'avais froid à la poitrine; je portai la main pour étancher le sang... On m'avait mis une grosse éponge à toilette, imbibée d'eau et de vinaigre, ce qui me causait une douleur très-vive. On avait fait monter ma femme de chambre; elle était assise dans un fauteuil. J'écoutais, retenant ma respiration, car on causait dans la chambre voisine.

—Je te demande pardon, ma chère amie, disait Robert, de te faire passer une si mauvaise nuit... Tu dois avoir froid... Sitôt que le jour sera venu, j'enverrai chercher une voiture et je la mettrai dedans. Sa blessure n'est pas dangereuse... le repos lui aura fait du bien.

Je me rappelais tout, et je fondis en larmes. Robert vint près de mon lit et me dit:

—Êtes-vous mieux?... Ah çà, vous êtes folle, ma chère enfant, de me faire pareille scène... Il me semble que je ne vous ai jamais dérangée... Si je vous ai écrit, il fallait brûler mes lettres sans les lire. Vous n'êtes pas une enfant; vous saviez ce que vous faisiez en me quittant, je veux être libre.

Je regardais la porte restée ouverte; cette femme écoutait,—Oui, lui dis-je, vous avez raison... Fermez cette porte, je m'en vais. Louise, venez m'aider à m'habiller.

Il sortit; je l'entendis rire, de moi sans doute! mon cœur se brisa de nouveau... Je n'avais plus de force que pour pleurer. Je voulus me lever, je ne pus me tenir.... Il me fallut rester sur le lit et respirer du vinaigre.