J'avoue que j'avais joliment envie de les ôter; mais on m'appela poltronne, je les laissai. J'étais secouée par une forte émotion; le jeu se faisait lentement; j'avais bien envie de m'en aller. Enfin on cria:
—Rien ne va plus!
Je tournai la tête pour ne pas voir. Mes pauvres vingt louis s'engloutirent sous la noire. Je rencontrai les yeux de Pépine; elle me fit un petit sourire et laissa retomber la portière de laine rouge.
Elle venait de m'apparaître comme une vision, comme le diable. En effet, que pouvait-on voir dans une pareille maison? Était-il permis d'avoir une autre idée que celle de l'enfer? Eh bien! c'est affreux à dire, mais j'invoquai Satan pour qu'il me fît regagner mes quarante louis, et quand on cria: «Perd la noire, gagne la rouge!» je fis un bond qui faillit renverser deux personnes. On commençait à me regarder comme une grande joueuse; le banquier me fit un sourire qu'il voulait rendre charmant, quoique ce fût une grimace, car je faisais sonner son argent.
Je passai dans l'autre salon pour compter mon gain.
—Rentrez, me dit la Pépine à demi-voix, jouez toujours, mais risquez peu...
Je rentrai au jeu.
—Est-ce que vous faites charlemagne? me dit Lagie.
—Moi! mais non. Les émotions m'altèrent; je viens de boire un verre d'eau.
Je pris un siége et je m'assis à table, ce que je n'avais pas encore fait. Mlle Pouron me félicita sur ma veine, car je continuai à gagner. J'avais à peu près deux mille francs devant moi, en or, ce qui était fort rare à ce moment-là. On payait alors un louis dix sous de change. J'étais si contente que je n'avais pas sommeil; les bougies commençaient à s'éteindre; tout le monde était fatigué, défait; le rouge de certaines femmes était tombé; les hommes qui perdaient, et qui jusqu'alors n'avaient rien dit, espérant regagner, ne se contraignaient plus et laissaient voir leur mauvaise humeur. Je n'osais pas m'en aller, quoique j'en eusse grande envie. Les femmes, jalouses de ma veine, me poussaient à jouer gros jeu; je devais les faire mourir de rage ce soir-là, car je gagnai quatre mille francs. Un homme me faisait de la peine: je le voyais chercher dans sa poche, se poser la main sur le front, regarder tout le monde. Plus les joueurs sont malheureux, plus ils aiment le jeu; c'est une fièvre, un délire qui ressemble à de la folie.