Malgré mon peu de sympathie pour les gens qui ne savent pas vaincre une passion, j'eus pitié de lui, car il paraissait souffrir atrocement. Je lui demandai s'il voulait quelques louis de mon argent, que cela le ferait peut-être gagner. Il m'arracha plutôt qu'il ne me prit ce que je lui offrais; il perdit en cinq minutes ce que je venais de lui donner.

Il me regarda de nouveau; j'allais peut-être lui redonner de l'argent, quand la Pépine, qui portait du chocolat, me marcha sur le pied. Je ne regardai plus M. Brésival, qui continua à aimanter des yeux l'or que j'avais devant moi. Tant qu'il jouait et perdait, ce n'était rien; mais quand il n'avait plus de quoi jouer, il se mettait en fureur; c'est ce qui arriva: il frappa à grands coups de poing sur la table, qui ne rendit qu'un bruit sourd, car pour qu'on n'entendit pas le son de l'argent, le bois était couvert de couvertures. Il se jeta sur la roulette, qu'il voulait briser. Toutes les femmes l'entouraient; il cognait, c'est le mot, à tort et à travers, disant qu'on l'avait volé, qu'il voulait son argent. Je m'étais sauvée dans la première pièce, tenant mon argent que je n'avais nullement envie de rendre. D'abord, ce n'est pas à lui que je l'avais gagné.

La Pépine regardait la scène d'un air content. Je lui frappai sur l'épaule, en lui disant:

—Je vous remercie du conseil que vous m'avez donné; je m'en vais.

—Vous êtes contente? tant mieux! Attendez un peu, vous ne pouvez pas partir seule à cette heure; où demeurez-vous?

—Place de la Madeleine, 19. Venez me voir, vous me ferez plaisir.

Je me sauvai en donnant dix francs au domestique qui m'ouvrit, et je ne fus vraiment sûre que mes richesses étaient bien à moi que quand je fus loin de cette maison.

Rentrée chez moi, je comptai ma fortune. Jamais rien ne m'était arrivé si à propos. Je pensais à Robert, que je pourrais revoir sans lui être à charge, aux emplettes que j'allais faire pour retourner auprès de lui. Je m'endormis, après avoir dépensé cent mille francs en projets.

Le lendemain, je passai la journée à courir chez mes marchands, à qui je portai de l'argent. A cette époque, ce n'était pas chose commune; aussi fus-je reçue à bras ouverts. Ceux qui nous servent et qui s'enrichissent de nos faiblesses nous comblent de caresses, de compliments; au fond ils nous méprisent, nous détestent. C'est tout simple, nous les faisons vivre. J'avais pour eux l'affection qu'ils avaient pour moi; je les payais régulièrement, parce que l'idée de devoir m'est insupportable; je me servais d'eux quand j'avais besoin de crédit; je savais qu'ils me vendaient double, mais j'avais envie d'acheter, et je ne disais rien.

A cette époque, quoique très-rapprochée, on n'était pas comme à présent: les actrices et les femmes entretenues n'avaient de crédit que chez quelques marchands exceptionnels. Si j'étais allée à la Ville de Paris acheter une robe et que j'eusse dit: «Envoyez-moi cela, Mademoiselle Céleste, écuyère,» on aurait bien recommandé de ne pas laisser le paquet sans toucher l'argent.