Je ne pouvais en croire mes yeux. Je relus cette lettre vingt fois. J'en étais si étourdie que je ne pus répondre de suite. Mon orgueil me criait:—Accepte! Mon cœur me dicta la lettre suivante:
«Mon cher Robert, je vous renvoie cette lettre, dont je suis indigne et qui ne peut être adressée à une femme comme moi. La douleur et l'isolement ont égaré vos esprits. Que de regrets vous auriez quand la fièvre, qui vous conseille, serait passée. J'ai pu vous suivre dans une vie de dissipation, cela n'a fait de tort qu'à votre fortune; mais vous prendre votre honneur, votre nom. Ah! mon ami! brûlez cette lettre, c'est celle d'un insensé.—Oubliez-moi, je vous ai toujours dit que je ne me marierais jamais. A cette époque, vous me disiez en riant:—Pas même avec moi? et je vous répondais:—Moins avec vous, Robert, qu'avec un autre, à cause de mon passé et de votre caractère violent; votre couronne de comte me ferait une couronne d'épines; je ne pourrais plus regarder ces pauvres réprouvés avec lesquels j'ai vécu, et je n'aurais jamais le droit de regarder une honnête femme.—Un reproche, et je me tuerais.—Je vous disais cela, il y a quatre ans, je vous le répète aujourd'hui; vous me remercierez plus tard. Il y a deux routes: la vôtre et la mienne; laissez-moi Mogador, restez Robert de ***.—Sortez de cette crise, que vous oublierez avec un peu de courage, je serai toujours votre amie.
»CÉLESTE.»
XLV
DÉPART.
Je n'avais pas de secrets pour Page. Je lui contai ce que je venais de faire.
—Tu as peut-être eu tort, me dit-elle.
—Non, il m'aurait fait payer cher sa faiblesse; toutes les scènes que j'ai eues avec lui ont effeuillé mon amour. Je ne le rendrais pas heureux. Je suis au théâtre, j'y reste. Je vais travailler avec ardeur. Je ne serai heureuse que le jour où je pourrai vivre indépendante. J'aurai une petite fortune, mais il me faut attendre encore quelques années. Je voudrais que Robert prît le parti de voyager. Il va vendre ses biens. J'ai peur qu'il ne se fasse illusion; enfin, il lui reste des parents riches, il ne sera jamais malheureux, au lieu que moi, quelle perspective aurai-je? le suicide!
Six jours plus tard, je reçus une nouvelle lettre de Robert; cette lettre était longue, terrible, et me porta un coup dont je fus bien longtemps à me remettre.
«Oh! fou! mille fois fou, celui qui croit que, parce qu'on a tout donné, on se souviendra de vous; ce que l'on vous donne en échange, c'est un conseil, c'est un peu de pitié. On vous dit: Pardon de vous avoir fait souffrir, oubliez-moi, ayez du courage, travaillez à tout réparer; voilà le souvenir qu'on vous garde... Et puis la lettre terminée, la corvée finie, on rit, on fait de nouvelles amours... Le pauvre fou courbe la tête sans se plaindre, car se plaindre est une lâcheté... J'avais tout, fortune, jeunesse; j'ai tout jeté au vent. Il ne me restait que mon nom à vous offrir, c'est trop peu... Honte et infamie sur moi! J'ai tout sacrifié pour vous, et vous allez jusqu'à me reprocher ma faiblesse. J'ai été stupide, n'est-ce pas, de vouloir faire de vous une femme de cœur? J'espérais un mot de vous, vous avez bien fait de ne pas m'écrire. Vous n'avez même plus l'effronterie de me mentir par lettre.