XXIX
L'INSURRECTION DE JUIN.
L'été arrivait; il était triste, pour moi, du moins: quand on a du chagrin, le soleil vous semble pâle. Robert revint enfin à Paris; tout me parut beau, gai, malgré les bruits sinistres qui se répandaient partout. Les alarmistes, qui parlent du mal un an avant que le mal n'existe et un an après que le mal n'est plus, avaient beau jeu. Les pavés semblaient se soulever pour laisser voir de grosses pièces de canon toutes prêtes à démasquer leurs batteries; les esprits étaient la poudre; les journaux, la mèche; enfin, il devenait certain qu'on allait se battre encore: la guerre civile, ce monstre qui me fait si peur, allait ouvrir sa gueule béante. Dieu seul savait que de sang et de victimes il faudrait pour le rassasier.
La gêne générale était à son comble; qu'allait-on devenir? Robert était très-inquiet; il ne pouvait pas payer ses droits de succession: il ne touchait aucun fermage. Il était venu pour tâcher d'arranger ses affaires. L'insurrection de juin éclata comme une bombe; la terreur devint extrême. Une boutique de ma maison venait d'être changée en poste pour les soldats de la garde mobile; Robert avait rejoint la garde nationale. J'étais sur la porte cochère, avec d'autres locataires, ramassant les nouvelles. Notre quartier était calme; les rues étaient trop larges, on n'y avait pas fait de barricades. Nous entendions un roulement sourd.
Un piquet de la ligne amena des petits mobiles qui avaient été désarmés dans leur poste. Ils étaient écumants de rage, ils voulaient aller se battre; on eut toutes les peines du monde à les calmer, encore n'y parvint-on qu'en leur promettant de la besogne pour le lendemain. Ils écoutaient avec nous; ils nous racontaient ce qu'ils avaient vu, ce qu'ils savaient. Dans un pareil moment, on fait vite connaissance; on leur donnait à boire et à manger. Je ne puis me souvenir d'eux sans un serrement de cœur. Pauvres enfants! Ils étaient vingt, le plus âgé avait vingt et un ans. Ils jouaient au soldat; triste jeu, qui a coûté la vie à la moitié d'entre eux. Ils étaient radieux, quand on vint les prendre pour les mener au feu.
L'un d'eux revint le lendemain voir sa mère; il avait un crêpe au bras: son frère et dix de ses camarades avaient été tués; il repartait se battre.
Le Marais était assiégé; des maisons entières avaient été passées au fil de l'épée: on avait tiré par les fenêtres. Je sentis en moi frémir quelque chose d'étrange.
—Venez-vous de la rue Saint-Louis?
—Oui, mais je n'ai pu y rester, car c'est le centre le plus fort de l'insurrection de ce côté; les maisons sont criblées.
Je poussai un grand cri. Ma mère demeurait au Marais, rue Saint-Louis; ma tendresse pour elle revint avec mes craintes.