—Et toi, le sais-tu?
—Non!
Nous nous trouvions boulevard Bonne-Nouvelle, devant le café de France. Beaucoup de jeunes gens étaient aux croisées. Quelques-uns nous reconnurent et se mirent à crier: «Vive Mogador! vive Frisette! vive la réforme et les jolies femmes!»
Les curieux et les flâneurs se serrèrent autour de nous. Nous eûmes toutes les peines du monde à échapper à la masse qui nous serrait. Je devins fort pâle. L'insulte glissait en sifflant; l'air était chargé de menaces. J'eus le sentiment que quelque chose d'extraordinaire allait se passer. J'entrai dans la maison no 5. Je connaissais Mme Emburgé à qui je demandai la permission d'attendre chez elle qu'il y eût moins de monde dehors. Elle nous ouvrit une fenêtre et nous vîmes défiler ce flot noir émaillé de bleu qu'on appelle le peuple. Il allait et grossissait comme un orage! Cela me rappela Lyon. J'eus peur! Cependant, comme tout le monde dîne, même ceux qui veulent faire la guerre, vers les six heures, les chemins devinrent plus libres.
—Sortez, me dit Mme Emburgé; il y aura du bruit ce soir. Rentrez chez vous.
—Viens dîner avec moi, me dit Frisette; que feras-tu, seule chez toi?
J'acceptai. Il était dix heures quand je pris congé d'elle. Je suivis le faubourg Montmartre, les boulevards. Arrivée à la rue Lepelletier, j'entendis une détonation. La foule répondit par un long cri! On courait du côté de la Bastille: je voulais avancer.
—Où allez-vous donc? me dit un homme d'une quarantaine d'années.
—Mais, monsieur, je voudrais rentrer chez moi, place de la Madeleine.
—Alors, prenez un autre chemin. Vous ne pouvez passer par là; on vient de tirer devant le ministère des affaires étrangères.