J'avais lu les livres de Mme Sand, et je me faisais une fête de visiter les paysages qu'elle avait décrits. J'allai voir la Mare-au-Diable. Quelle déception! Je trouvai une mare pleine de vase, ornée de beaucoup de canards. Je me désillusionnai sur le pays que j'avais cru enchanté. Tout le monde avait la fièvre. Chacun était grêle, maigre; les figures, même ordinaires, sont rares; l'esprit est lourd. On se croirait au fond de quelque contrée sauvage, tant la civilisation est en retard. Les paysans sont minables, leurs petites chaumières sentent la misère; quand on entre chez eux, cela fait mal à voir; ils vivent plus misérablement que des sauvages; nul soin d'eux-mêmes, nul souci de la santé et de la vie de leurs parents. Ainsi, un homme âgé de soixante-seize ans, qui demeurait près de nous, était malade; on n'avait pas voulu demander le médecin, parce que cela coûtait de l'argent. Le jour même où je l'appris, le docteur vint nous voir: je le priai d'aller faire une visite à ce pauvre vieillard.
Il s'y rendit aussitôt, et après avoir regardé le moribond:
—Toujours de même, dit-il à la fille qui était là, vous m'envoyez chercher quand il n'y a plus de ressource.
Savez-vous ce qu'elle répondit?
—Oh! monsieur le médechin, c'est-y dommage que j'avons pas su ça à ce matin.
—Pourquoi? fit le docteur.
—Parce que j'aurin acheté des épingles pour ensevelir mon père.
—C'est pas la peine, dit le vieillard à sa fille, tu en trouveras sur la cheminée dans un petit pot.
On n'a pas d'idée d'une pareille sauvagerie. Ils se laissent mourir; eh bien! ils ont tous un champ, un pré, une locature; le plus malheureux a un peu de bien. Il ont abrégé leur vie pour l'amasser; ils se laissent mourir plutôt que d'y toucher.
Le peu d'argent que Robert me donnait servait à des aumônes; je ne pouvais voir cette misère sans un serrement de cœur; qui ne les voyait pas chez eux en était moins frappé. Ainsi, le dimanche, quand le cornemuseu passe, chacun sort; les filles ont une coiffe blanche, un tablier de soie; les gars, comme on les appelle, ont un bourgeron, quelquefois une veste bien propre, le grand chapeau de feutre noir à larges bords; ils s'accouplent et suivent la musique jusqu'à la place où l'on danse; puis les bourrées commencent; depuis midi jusqu'à six heures on n'arrête pas; à la fin, on ne voit plus qu'un nuage de poussière.