Le lendemain la place est marquée par un grand creux fait par les danseurs; les hommes, qui se privent de tout dans la semaine, boivent du vin le dimanche; le premier verre leur porte à la tête; ils ne s'arrêtent plus. Il est impossible de leur faire comprendre qu'un peu tous les jours leur ferait du bien, leur donnerait de la force à l'ouvrage; ils ne veulent pas et boivent, s'ils le peuvent, quatre litres le dimanche. On oublie la messe pour le cabaret; le pasteur se plaignait beaucoup et venait faire sas doléances à Robert, qui n'en pouvait mais.

Je ne sais si l'on m'aimait dans le pays à cette époque, mais je suis certaine qu'on ne me haïssait pas et que mon installation au château ne faisait aucun tort à Robert. Je payais quelquefois la musette; Robert permettait qu'on dansât dans le parc. C'était grande fête: on m'invitait, je dansais la bourrée ou la boulangère; quoique j'eusse le jarret solide, ils me rendaient des points.

Le piqueur avait trois filles; l'une d'elles s'appelait Justine, petite brune de treize ans. Elle avait tant fait, tant tourné autour de moi, que j'avais fini par l'avoir toujours à mes côtés. Elle était charmante, bonne, travailleuse; je lui montrais à faire de la tapisserie. Je l'habillais, elle était raisonnable comme une femme, et, je crois, m'était très-attachée. Le soir on jouait au volant.

Le jardinier avait deux filles; l'une d'elles venait souvent avec nous. Elle avait seize ans; elle était aussi forte que moi et de ma taille. On trouvait qu'elle me ressemblait. On ne voyait jamais sa sœur, parce qu'elle était épileptique; on la gardait à vue, toujours quelqu'un restait près d'elle. On la disait d'une beauté rare. Un jour, j'entrai dans sa chambre, et quoique je fusse prévenue, je restai toute surprise du spectacle qui frappa mes regards. Je vis, près de la cheminée, assise dans un fauteuil, une délicieuse créature; elle ne bougea pas; je lui parlai, elle remua les lèvres, tourna les yeux d'un air inquiet et ne répondit rien. Sa sœur accourut du dehors.

—Oh! pardon, madame, elle ne vous répondra rien, elle est idiote; elle nous donne bien du mal, allez. Quand ses attaques la prennent, elle nous fait signe de la coucher; on n'ose pas la quitter, on a toujours peur du feu avec elle. Dans notre pays, en Bourgogne, les médecins ont renoncé à la soigner; le bon Dieu ferait mieux de la reprendre, car elle souffre bien par moments. Hier, nous avions fermé toutes les portes, nous avions peur que monsieur le comte ne l'entendît; elle jetait les hauts cris. Heureusement qu'il y a loin d'ici au château. La voilà calme pour quelques jours. C'est qu'elle est si forte, quand elle se débat dans ses crises, que nous ne pouvons pas en venir à bout... elle se donne des coups... elle se meurtrit... enfin c'est pitié de la voir.

Je ne pouvais détacher mes yeux de cette figure; celle de qui on parlait ainsi était calme, immobile; son regard suivait nos lèvres; il était beau, languissant; sa peau d'un blanc transparent, ses lèvres rouges, ses dents petites et blanches, ses traits d'une régularité irréprochable lui donnaient l'air d'une poupée de cire, d'un automate. Je lui dis quelques paroles: elle regarda sa sœur, comme si l'une avait la vie des deux. Je sortis les larmes aux yeux, me demandant comment Dieu avait créé quelque chose de si parfait, s'il ne voulait pas lui donner l'existence de l'âme et les clartés de la raison.

L'hiver commençait à venir. Robert était heureux à l'idée que bientôt il allait chasser à courre. A part quelques petites querelles d'amoureux, le temps passait vite. Pourtant j'étais souvent tourmentée de l'avenir. Je voyais bien passer des moments de tristesse dans la pensée de Robert, mais il ne me disait rien. Ses amis de Paris venaient le voir; il se mettait en quatre pour les bien recevoir; il y parvenait, mais cela lui coûtait cher, car sa générosité dépassait tout ce qu'on peut imaginer; il ne savait rien faire avec mesure.

Un jour, Robert nous dit, pendant le dîner.

—Si vous voulez, demain matin, nous irons chasser un lièvre dans les brandes; Céleste sera de la partie.

Tout le monde fut enchanté; Montji surtout, qui est une de nos anciennes connaissances; c'est le peintre qui avait fait le portrait de Lise et plus tard le mien. Robert l'avait connu par moi et lui avait dit à la révolution: «Les arts vont souffrir, voulez-vous venir chez moi à la campagne?» Montji avait accepté et d'aussi bon cœur il accepta la partie de chasse, quoiqu'elle ne fût pas sans danger pour lui, car il ne maniait pas aussi bien le cheval que le pinceau.