A cinq heures, tout le monde était prêt; les chevaux sellés piaffaient dans la cour. Montji, qui en venant au château ne s'était pas attendu à monter à cheval, n'avait rien apporté. Robert fut obligé de lui prêter bottes, veste et culottes. Le tout lui était une fois trop large; sa casquette lui tombait sur les yeux. Il montait une petite jument appelée Henriette, qui, sans être méchante, était chatouilleuse. A peine se fut-elle mise à trotter que Montji nous fit mourir de rire: quand il serrait les jambes, elle ruait; quand il les écartait, il perdait l'assiette et s'accrochait à la crinière.

Il aurait bien voulu rester en arrière, mais Henriette n'était pas de son avis. Elle avait été montée par le piqueur, elle ne voulait pas quitter les chiens. Le pauvre Montji était toujours devant, bien malgré lui, faisant des sauts de deux pieds de haut sur sa selle. Il était brave, mais j'avais grand'peur, car je le voyais à chaque instant perdre l'équilibre. Il ne savait pas ce que c'était que la bride ou le bridon. Je lui avais arrangé les deux dans les mains, et de peur de ne plus savoir les reprendre, il ne les avait pas encore lâchés.

Arrivés au bout de l'avenue qui avait une lieue, nous débouchâmes dans une étendue immense; c'était la brande, terrain inculte qui appartenait à Robert. Dans d'autres pays, on appelle cela lande. C'était une magnifique chasse. Cela paraissait uni comme une grande route, et en effet, à part quelques petits fossés ou bouchures, on suivait un lièvre ou un renard à vue. Le piqueur découpla vingt chiens qui se mirent à quêter ensemble, explorant chaque touffe de bruyère. La Tembel, chienne d'attaque, qui maraudait un peu, donna de la voix; tous se rallièrent à elle, et un grand lièvre lui bondit devant le nez et vint passer dans les jambes de nos chevaux.

L'imprévoyant Montji poussa un grand cri de joie; Henriette, voyant les chiens lancés, partit comme une flèche. Montji ne s'attendait pas à cela; sa casquette s'enfonça sur ses yeux. Il lâcha la bride pour la relever. Henriette profita de cette liberté; le pauvre Montji prit la crinière d'une main, la selle derrière lui de l'autre, et, ainsi cramponné, s'abandonna à la fougueuse passion pour la chasse de mademoiselle Henriette. Je les suivais de près; il sautait les fossés, les bouchures, comme le vent. Heureusement pour lui, le lièvre se rasa, les chiens perdirent la voie, revinrent sur le contre-pied; Henriette s'arrêta. Il n'avait aucun mal, mais il avait été secoué comme un prunier. Robert et Martin rirent de bon cœur, moi aussi, parce que ma peur était passée. Montji était en train de s'arranger, quand les chiens, retrouvant la piste à l'improviste, s'élancèrent de nouveau. Henriette reprit sa course avec l'infortuné Montji à cheval sur son cou, près de ses oreilles. Quand il le put, il mit pied à terre, et la punition d'Henriette fut d'entendre la chasse sans la suivre. Elle avait toujours le nez et les oreilles tendus du côté des chiens; il était impossible de perdre la chasse en forêt avec elle, si on la laissait aller où elle voulait.

Après avoir bien rusé, les chiens avaient pris leur lièvre, raidi par la course. On rallia les chiens qui gambadaient de tous côtés, car il y avait énormément de gibier. Montji remonta Henriette, qui fut plus calme et fit sa retraite au pas. Nous rentrâmes à onze heures. Le déjeuner fut gai aux dépens de Montji, qui faisait la grimace pour s'asseoir.

Les chasses en forêt sont bien autre chose. Je croyais savoir monter à cheval, je m'étais fait illusion. On chassait le sanglier dans la forêt de Châteauroux, à six lieues du château. Le piqueur, ses chiens et ses chevaux de relais partirent la veille pour coucher près du rendez-vous. Le piqueur se leva à trois heures, fit le bois avec son limier. De notre côté, il fallut se lever à quatre heures; ces jours-là, Robert faisait sa barbe, mettait sa culotte de velours blanc, la botte molle, le gilet chamois, la redingote bleu foncé à parements et collet de velours cramoisi, le ceinturon d'or, le couteau à poignée d'ivoire, la toque de velours noir, le cor de chasse, et le costume était complet. Il lui allait à merveille. La cravate blanche était de rigueur. Une fois en chasse, il s'occupait peu de moi; il était tout à saint Hubert. Les matinées étaient froides; nous partions soit en break, soit à cheval; à neuf heures précises, nous étions aux Trois-Fouinots, magnifique carrefour de la forêt, où l'on fixait le rendez-vous. Les arbres y sont gigantesques; c'est la futaie réservée par le gouvernement pour la marine. Sans la voir, on ne peut se faire une idée de cette magnificence de la nature.

C'est donc là qu'on se réunissait. Trois valets de chiens gardaient, à chaque coin des routes qui se traversent, chacun un relais de vingt chiens. Quatre domestiques tenaient en main les chevaux de selle; tous portaient la livrée de Robert, marquée aux armes de sa maison; tous les gardes de la forêt étaient réunis autour du feu qu'ils nous avaient fait. On se chauffait en attendant le rapport.

Huit routes faisaient le tour du rond-point. Chacun regardait si l'on voyait le piqueur. Robert, comme dans la Barbe-Bleue, disait souvent: «Ne voyez-vous rien venir?» A une de ces demandes, un garde répondit: «Voilà Pinoteau;» c'était le premier piqueur. Tous les chiens dressèrent l'oreille et prêtèrent attention, comme s'ils comprenaient ce qui allait se dire. Pinoteau arriva, tiré par son limier, qu'il tenait en laisse.

—Eh bien! dit Robert, as-tu une bonne brisée au rapport?

Pinoteau secoua la tête d'un air triste: