—Quand j'ai reçu votre lettre, hier, où vous me disiez qu'il fallait absolument aller avec vous au bal du Jardin d'Hiver, je me suis bien doutée qu'il y avait quelque chose comme cela. Il ne faut pas vous tourmenter, vous deviez vous y attendre; vous n'espériez pas, sans doute, qu'il allait vous épouser? Prenez-en un autre.

—Je ne pourrai jamais l'oublier. Si vous saviez comme je l'aime!

—C'est pour cela qu'il vous quitte.

—Non, ses affaires sont embarrassées.

—Tiens! je le croyais si riche.

—Oui, il est riche; mais il a des goûts dispendieux, il a des charges énormes: la chasse, cela lui coûte bien cher!

—Il est riche, et il ne vous garde pas! c'est qu'il est plus ambitieux qu'amoureux. Choisissez quelque joli garçon dont les passions soient tournées à l'inverse, qui ait plus d'amour que d'ambition, et moquez-vous de Robert; il sera jaloux, vous quittera tout-à-fait ou vous reviendra.

Nous entrions au Jardin d'Hiver. La salle était splendide de fleurs, de lumières et de diamants. On ne m'avait pas vue depuis longtemps; c'est un gage de succès: on s'occupa beaucoup de moi. Je ne voulais pas danser; pourtant, un jeune homme blond, grand, mince, à l'air distingué, m'invita avec tant d'insistance que j'acceptai. Les conseils de Victorine commençaient à fermenter dans mon âme. Je sentais, au travers de ma rage, renaître tous mes projets de coquetterie, que le bonheur avait presque effacés de mon souvenir. Mon danseur, qui, avec la vanité naturelle à son âge, attribuait mon indulgence à un tout autre motif, m'accabla d'assiduités toute la soirée. Je les souffris, dans l'espérance que le jeu continuerait à lui plaire, qu'il chercherait à me voir, que Robert s'en apercevrait et que la jalousie le ramènerait à mes pieds.

Seulement, le rival que je lui préparais avait-il assez d'avantages personnels pour remplir cette délicate mission?

Je le regardai avec cette préoccupation, et le résultat de mon examen fut qu'il était très-joli garçon.