Je n'en parlai plus; elle travaillait comme un cheval, elle était économe; j'étais enchantée d'elle.

Dans toutes les allées et venues de Robert, il y avait un mystère; il écrivait beaucoup, recevait des lettres qu'il me cachait; en pareil cas, un soupçon est une torture; je me rendais et me trouvais la plus malheureuse des femmes. Je résolus de savoir ses secrets; je pris et cachai, pendant qu'il déjeunait, la clef de son secrétaire qu'il avait oubliée, ce jour-là, et quand je fus seule chez lui, j'ouvris le meuble et en tirai sa correspondance avec avidité; je trouvai des lettres d'une parente: toutes parlaient de moi dans des termes pénibles. Elles disaient:

«En avez-vous fini avec cette fille?.... J'espère que vous ne la voyez plus... Songez à votre avenir... Cette fois, au moins, ayez de la fermeté dans votre résolution; c'est votre bonheur que nous voulons. Mlle B*** ne demande pas mieux que de vous épouser; seulement, elle veut être bien sûre que vous n'avez plus de mauvaises liaisons; je crois même que sa famille vous fait surveiller; n'allez pas chez cette femme.»

Il avait cent lettres, toutes les mêmes.

Mon cœur se serra; je savais bien qu'elles avaient raison, que l'amour de Robert céderait à ces attaques réitérées.

Je trouvai dans un tiroir une lettre de l'écriture de Robert: elle n'était pas achevée, sans doute mon arrivée l'avait interrompue; elle était adressée, sans doute, à un des parents de Mlle B***, et devait répondre à un reproche qu'on lui avait fait à cause de moi; elle commençait ainsi:

«Mon cher ami,

»En demandant la main de Mlle de B***, je sais à quoi je m'engage, et je suis trop honnête homme pour ne pas remplir mes devoirs. Quant à Mogador, dont on s'occupe beaucoup trop, je la rencontre quelquefois; on a pu me voir lui parler dans la rue. La pauvre fille ne m'a pas fait de mal, et je ne sais pas pourquoi je passerais près d'elle sans la regarder.

»Vous savez, mon cher, ce que c'est que la vie de garçon, on s'invente des distractions; je me suis inventé celle-là; j'ai eu tort, mais que voulez-vous? on ne noie pas les filles avec lesquelles on a vécu. Dès que je serai marié, je partirai avec ma femme. Tâchez que Mlle de BB*** prenne un parti, qu'elle ne me fasse pas attendre plus longtemps; pour un caractère comme le mien, de longues épreuves ne valent rien. Demain; j'espère avoir une réponse...»

La lettre s'arrêtait là. Mon cœur serré se dégonfla par les larmes; puis, la haine du monde s'en empara. Qu'avais-je fait à tous ces gens pour qu'ils s'occupassent de moi? Pourquoi s'acharnaient-ils à me prendre Robert? Lui, pourquoi ne les repoussait-il pas? Non, il me gardait jusqu'au dernier moment parce qu'il ne pouvait pas me noyer. Il me trompait et n'attendait qu'une réponse pour me quitter. Est-ce que j'attendrai cette humiliation? Est-ce que je n'aurai pas le courage de souffrir? Allons, mon orgueil, réveille-toi!