Robert arriva à deux heures; j'étais toute rouge, j'attendais l'effet de mon bouquet. Robert s'approcha de la table, lut la carte et me dit:

—Vous connaissez ce monsieur? C'est le fils d'un agent de change; il est gentil, mais on le dit bête, ce n'est pas votre affaire.

Une voiture s'arrêta à la porte. Il prit mon bouquet, ouvrit la fenêtre, et de l'air le plus naturel, le laissa tomber comme par accident juste sur la tête de la personne qui descendait de voiture et qui n'était autre que le jeune homme qui me l'avait envoyé. Il ne prit pas la peine de le ramasser, remonta en voiture et partit.

J'étais enchantée; cela ne lui avait pas fait grand mal, et Robert venait de me laisser voir qu'il m'aimait toujours, puisqu'il était jaloux. Ce fut lui qui, le soir, alla au bal. Le coude appuyé sur la table, la figure sur ma main, je regardais ses préparatifs avec chagrin. Dans ce monde où il allait, il devait y avoir des personnes si séduisantes! jeunes, riches, belles, honnêtes! Mon souvenir ne devait pas passer le seuil de ces portes; on le laissait tomber sur le tapis où on essuie ses pieds en entrant.

Mon Robert était si beau, si élégant, qu'on devait le regarder beaucoup; il me prenait envie de déchirer tout ce qu'il allait mettre.

Je l'attendis. A chaque voiture qui passait, j'allais ouvrir la croisée. Quand il rentra, il me fit des reproches de veiller si tard.

La femme de chambre que j'avais prise était petite, brune; elle m'avait dit être mariée à un cocher. Un jour qu'elle m'essayait un corsage, comme je la trouvais grosse de taille, je lui dis:

—Est-ce que vous êtes enceinte, Caroline?

Elle devint rouge et me dit:

—Non, madame.