—Le médecin a dit que j'avais encore quatre à cinq jours.

—Bien; j'aurai le temps d'acheter une petite layette.

Caroline m'embrassait les mains. Je partis, sinon heureuse du plaisir que je venais de faire à cette pauvre femme, du moins un peu soulagée.

En sortant, j'allai chez Victorine:

—Ah! dit-elle, on vient me voir, c'est qu'on a besoin de moi. Les amours ne vont donc pas mieux? Finissez-en donc une bonne fois.

—Oui, c'est mon intention; demain tout sera fini. Je ne reverrai plus ce château que j'avais arrangé avec tant de soin, ma petite Justine, qui me tenait si fidèle compagnie; on brûlera tous les ouvrages faits par moi; il m'enverra l'argent de mes meubles; il aura le droit de les offrir à une autre; on ouvrira les fenêtres pour que le souffle impur que j'y aurai laissé s'envole. Mon Dieu! mais tout cela est naturel; pourquoi donc suis-je ainsi torturée?... Mon cœur est comme entortillé d'une couleuvre qui lui ôte le sang et lui met du venin. Personne ne me fait de mal, et je voudrais me venger. Je hais l'univers, je me hais moi-même. Vous aviez raison, on vieillit vite. J'ai fini de vivre, moralement; mon cœur ne s'éveillera plus. Allons, il le faut! Il y a bal demain au Jardin d'Hiver, vous y viendrez avec moi?

Victorine prit son air le plus sérieux.

—Ma chère, tout ce que vous voudrez, mais pas cela; les bals m'ennuient à mourir; d'abord, ma petite fortune ne me permet pas de suivre le luxe de toutes ces folles d'aujourd'hui. Vous-même, ma pauvre Céleste, qui venez de vivre deux ans en châtelaine, qu'avez-vous? Les bijoux et les dentelles ne tiennent pas chaud longtemps quand on est malade. Croyez-moi, dépensez moins en fanfreluches, allez moins au bal.

—Pensez-vous que j'aille à celui-là pour m'amuser? Non, il me faut de la distraction pour oublier Robert. Il faut qu'on parle de moi, qu'on m'aime, qu'on m'enrichisse. Venez encore demain, ce sera la dernière fois que je vous le demanderai, et puisque vous allez venir demeurer dans ma maison, je ne vous dérangerai plus.

—A cette condition, je le veux bien; j'irai même vous prendre; et tâchez que tout soit fini, que je ne vous voie plus pleurer: ça rend laide, et ce n'est pas gai du tout pour moi, quoique je ne sois pas sensible.