Pardonnez-moi de vous conduire aussi souvent sur la route du Berri; mais je suis obligée de suivre le fil de mon existence, et ce n'est pas la faute de mon récit, si cette existence s'est vingt fois embarrassée dans les mêmes broussailles. La légende de mes amours avec Robert a été une légende de voyages. Nous étions partis de points si différents, que nous devions faire beaucoup de chemin pour nous rejoindre.

J'étais en Berri depuis quinze jours à peine, que les mêmes scènes recommencèrent.

—Voyons, Robert, vous me rendez malheureuse, et vous n'êtes pas heureux; vous me dites souvent des choses pénibles sans motifs. Vous avez des regrets dont je suis la cause; voulez-vous que je m'en aille?

A cela il répondait souvent non, mais le lendemain la querelle recommençait. Il chassait plus que jamais; ses affaires s'embrouillaient de plus en plus. Je voyais cela mieux que lui, qui paraissait être en pleine sécurité. Un jour, à son retour de la chasse, je me plaignis de ma solitude; il avait manqué son sanglier, ce fut moi qui payai la défaite.

—Ah ça! ma chère amie, vous êtes revenue de votre bonne volonté; vous connaissez mon genre de vie; si je vous ai fait quitter des gens plus amusants que moi, j'ai tâché de m'acquitter envers vous du sacrifice que vous me faisiez; si vous trouvez que cela ne soit pas assez, faites un chiffre.

Le ton dont tout cela était dit me fit un mal affreux; je pensai à Richard si doux. J'étais près de Robert: on sacrifie vite, moralement, ce que l'on a près de soi. Il pâlissait dans ma pensée à mesure que l'autre s'y gravait.

Je répondis:

—Vous m'avez donné une belle parure; j'ai le droit et l'agrément ici de pouvoir la montrer au soleil pour qu'il se mire dedans: cela ne peut me distraire des jours entiers. Ce qui m'entoure est bien triste; ce château porte malheur: votre jardinier vient de perdre ses deux filles en moins d'un mois; Solange vient de perdre sa mère. Depuis quelques jours, je fais des petites robes de deuil pour elle et ses sœurs; c'est à peine si je vous vois. Je n'entends que des hurlements du matin au soir; la rage est dans votre chenil. Chaque jour, il faut pendre un ou deux de ces beaux chiens que j'ai presque élevés; le vent souffle dans vos vieilles tours à les enlever; mon aversion pour la campagne augmente, et puis vous êtes incertain du lendemain; je m'attends toujours à être renvoyée. Vous ne pourrez me garder longtemps; vous faites des dépenses folles, ce train de maison vous ruine. Vous m'avez faite la complice de vos folies en me donnant une parure magnifique. J'étais plus heureuse les premiers jours que je suis venue ici, et vous ne m'aviez pas payée, comme vous venez de me le dire. Puisque nous sommes sur ce sujet, je vous dirai ce que j'aurais voulu pour être heureuse près de vous: D'abord, vous voir diminuer vos charges; mon amour pour vous et l'idée de vous encourager à redresser votre fortune, m'auraient fait rester ici enfermée tant que vous l'auriez voulu. Le premier jour où je vous ai connu, je vous ai dit ma position; vous connaissez mon passé, mes craintes pour l'avenir et celles de chaque jour. Vous m'auriez fait un grand plaisir en me plaçant le quart de la valeur de cette parure.

Robert ne répondit rien. Me donnait-il raison, ou l'avais-je fâché! Est-ce cela qui le décida à me quitter de nouveau? Quelques jours s'étaient écoulés depuis cette explication; il était soucieux. Je lui dis un matin:

—Qu'avez-vous, Robert? Est-ce un nouveau projet qui vous tourmente et que vous n'osez m'avouer? Ma présence vous gêne ou vous déplaît.