—Vous êtes trop bon, je vais bien. Vous voyez que je suis prête; tâchez que cette séparation soit la dernière. A toutes ces ruptures, mon amour se brise et il finira par tomber en poussière. Tâchez que le vôtre, si vous en avez, passe avec le mien, car je vous ferais atrocement souffrir; le manque d'éducation a laissé en moi quelque chose de sauvage qui souhaite le mal. Le jour où je ne vous aimerais plus, vous vous tueriez à ma porte que je passerais par-dessus votre corps pour sortir. Ménagez-moi ou n'ayez jamais besoin de moi. Il y a dans les gens de ma sphère la haine et le besoin de se venger de ce qui est au-dessus d'eux; c'est à peine si les grands peuvent se faire pardonner leur naissance, leurs avantages à force de bonté. On se met près d'eux, on se mesure, et en se voyant si au-dessous par la position, on se demande pourquoi cette distance, surtout quand le cœur et l'imagination devraient vous rapprocher. Celui qui est en bas se dit: Pourquoi ne suis-je pas à leur niveau? Je suis en bas, Robert, je suis lasse de recevoir et de ne pouvoir donner. Si j'étais à votre place, je vous rendrais bien heureux; à la mienne, tout me fait souffrir; le mot le plus insignifiant est une blessure. Vous riez; cette fierté vous fait pitié? Est-ce ma faute si on n'a pas arraché à la fois de mon âme toutes ses qualités? Une seule est restée; elle se débat dans la poussière des autres: je la laverai avec mes larmes; elle me restera...
—Adieu, Robert, rappelez-vous cet entretien; si un jour vous étiez plus malheureux que moi, vous verriez si je vous aime. Ce qui nous sépare, c'est votre position, je la déteste. Je veux vous donner les baisers que je vous donne, je ne veux pas les vendre. L'amour que j'ai pour vous ne s'achète pas; ni vous, ni personne ne serait assez riche pour le payer. Adieu! voyez, je vous quitte sans verser une larme. Vous appelez cela mon orgueil, c'est ma fierté qui se réveille.
Il ne me retint pas. Il me dit, je crois, adieu, avec une volonté bien arrêtée de ne plus me revoir.
XXXIV
LE THÉATRE DES FOLIES-DRAMATIQUES.
Je revins à Paris, désespérée, comme toujours; il fallait pourtant prendre un parti. J'avais à m'occuper de moi, de l'avenir et de celui de ma petite filleule Solange que j'appellerai désormais Caroline, en souvenir de sa mère. J'avais de ses nouvelles; elle se portait bien. C'était une consolation, mais mieux elle se portait, plus il fallait songer à elle. Je résolus donc d'entrer dans un théâtre; je fis plusieurs tentatives inutiles.
On m'avait bien dit de m'adresser à M. Mouriez, directeur du théâtre des Folies-Dramatiques; mais il avait la réputation d'être brutal et je n'osais l'aller trouver. Je pris le parti de lui écrire, lui disant qui j'étais et ce que je désirais. Il me fit répondre par son régisseur qu'il me recevrait le lendemain. Il n'est rien de tel que de faire une mauvaise réputation aux gens pour qu'on les trouve charmants; c'est ce qui m'arriva avec M. Mouriez. Je ne ferai son portrait ni au physique ni au moral. Tout le monde sait que c'est un des meilleurs administrateurs de théâtres qu'il y ait à Paris; il a fait sa fortune en payant bien ses artistes: c'est le contraire de beaucoup d'autres. Ses conseils, quoique un peu brusques, sont toujours bons; la preuve, c'est qu'une grande partie des acteurs et des actrices qui ont du talent sortent de chez lui. Tous ses anciens pensionnaires disent du bien de lui, lui sont reconnaissants et le regrettent. Je suis du nombre.
Je me rendis donc à son cabinet; il me regarda de côté, car il écrivait, et me dit:
—Vous voulez entrer dans mon théâtre?
—Oui, monsieur, et je serais bien contente si vouliez m'y admettre.