«Dimanche soir, 29 mai 1852.
»Voici quatre jours entiers que nous sommes relâchés à Saint-Vincent, île du Cap-Vert, pays désolé, terre maudite! Je me croyais le plus malheureux entre les plus malheureux, et Dieu, pour me punir, me montre des misères et des douleurs bien plus grandes que la mienne. Il veut éprouver les innocents comme les coupables pour soumettre les hommes à la résignation. Ici, le sol est aride, la campagne déserte. La mort est à la fois assise à toutes les portes. Pour aller d’une maison à une autre, on se dit adieu comme si l’on partait pour un long voyage. C’est qu’en effet, ces adieux peuvent être éternels; l’aspect de cette ville est navrant; si les pauvres habitants n’avaient pas la foi, les rues retentiraient de plaintes et de blasphèmes. Sur douze cents habitants qui peuplaient la ville, sept cents ont été enlevés par la fièvre jaune; elle dévaste tout. Il y a, dans les maisons, des morts qu’on n’a pas encore osé enlever; ce qui reste de la population semble abattu, désolé; ces pauvres noirs ont l’air de porter leur deuil.
Mon cœur souffre parce que je ne puis rien pour eux, si ce n’est aller voir les malades et les exhorter au courage par quelques paroles qui semblent les consoler un peu.
»Les missionnaires ont fait grand bien dans ce pays; les convertis au catholicisme vont mourir sur les marches de l’église en souriant à Dieu.
»Je suis allé voir lady C..., une grande dame, une sainte femme dont on ne parle ici qu’avec admiration et respect. On ne se souvient sans doute pas d’elle en Angleterre, quoiqu’elle ait occupé un rang élevé dans la société par sa fortune, sa naissance, son esprit et sa bonté. Elle vit au milieu de ce désastre, cherchant et secourant les infortunés qui l’entourent.
»Après avoir dissipé une fortune considérable en Angleterre, son mari fut obligé de prendre la fuite. Il chercha, pour s’expatrier, la partie la plus isolée de la terre. Le cap Vert lui parut une tombe convenable pour ensevelir ses regrets et ses douleurs. Sa femme le suivit après avoir donné tout ce qu’elle possédait pour acquitter les dettes de son mari. Pauvre femme! sa vie fut une vie de vertu, de dévouement et d’épreuves cruelles à subir; elle n’a pas faibli une minute. Ses deux fils vivent près d’elle; leur pauvreté n’a rien d’effrayant; chacun travaille de son côté; le soir, ils prient ensemble et se trouvent heureux.
»Si dans ces mille choses créées par Dieu, puisque l’homme ne peut les faire naître, il y a un témoignage qui nous oblige à croire; il y a aussi dans le passage d’un fléau comme la peste la preuve de notre impuissance. Ce mal qu’on ne peut arrêter, qui nous l’envoie? Pourquoi lutter contre la destinée?
»A peine a-t-on trouvé quelques nègres pour apporter l’eau et le charbon dont nous avons besoin.
»Cette île n’est qu’un rocher, on n’y trouve pas un brin d’herbe. Le vent, la poussière vous aveuglent, et le climat est si chaud, si brûlant, que si nous restions un jour de plus nous tomberions tous malades.
»Nous voilà de nouveau en pleine mer; les habitants sont venus sur le port, ils nous enviaient en nous voyant partir, et ils nous tendirent longtemps les bras en signe de regrets et d’adieu!