»Chaque instant pour moi est une douleur nouvelle, et quand les forces m’abandonnent, j’ai peur de mourir trop tôt: j’ai peur que vos remords ne soient pas assez cuisants. Je voudrais que vous puissiez voir écrit sur ma figure tout ce que je souffre, toutes les humiliations, toutes les avanies, toutes les tortures qui m’accablent à chaque instant. J’accepte tout, et à chaque souffrance nouvelle, je regarde votre portrait, je prononce votre nom, sans haine, sans colère, et je vous dis que c’est pour vous, par vous; voilà votre ouvrage, jouissez-en bien, soyez fière, soyez heureuse, c’est un beau triomphe et qui ne vous a pas coûté grand’peine.

»Je me suis fait tatouer hier, sur le bras, votre nom, cela ne peut plus s’effacer; si jamais mon cœur vous oublie, Dieu le veuille, ce nom sera toujours là pour me rappeler combien vous avez été méchante et cruelle pour moi. Je n’avais certes pas besoin de cela pour me souvenir de tout ce que j’ai sacrifié pour vous, et comment vous, vous en avez été reconnaissante. C’était pourtant la seule chose que j’étais en droit d’espérer, votre amour, je n’y ai jamais cru; mais on a de la pitié, même pour le pauvre chien qui n’a que des caresses pour de mauvais traitements. Vous n’avez eu ni pitié ni reconnaissance.

»La vie est finie pour moi, et je sens très-bien que je ne me relèverai jamais de l’abîme où vous m’avez jeté. Malgré tout mon courage, les forces m’abandonneront, et le jour où il me sera bien démontré que rien ne peut me relever, comme je ne veux retourner en France qu’autant que tout sera réparé, si je ne le puis pas, je me brûlerai la cervelle. Du reste, cette idée de suicide ne me quitte pas depuis longtemps et elle me revient plus forte que jamais quand mes idées se reportent sur vous, vous que j’ai voulu faire si belle et qui êtes devenue si infâme! Il y a en moi une lutte entre la haine, l’amour et le mépris pour votre personne, qui fait ma souffrance de chaque instant. Qu’est-ce qui sera le plus fort de ces trois sentiments? Quand je me vois au milieu de tous ces passagers, tous ignobles, tous le rebut de la société, traité comme eux, me regardant comme un des leurs, oh! alors, j’ai de grosses larmes dans les yeux, car je me souviens du temps où je me croyais si grand, si noble, si fier, et où je sacrifiais cette fierté et cette noblesse, jour par jour, en voulant vous élever jusqu’à moi; vous vous êtes acharnée à me faire descendre jusqu’à vous. Je me souviens du jour, rue Geoffroy-Marie, où vous me faisiez une confession que je ne vous demandais pas; vous auriez donné tout votre sang, ce jour-là, pour pouvoir m’offrir un amour digne de moi.

»Mais tout cela était une comédie. Vous cherchiez déjà à faire jouer chez moi un sentiment de pitié, et vous avez réussi, car j’ai eu pitié de vos larmes, j’ai cru à vos regrets; j’ai cru que votre passé était votre malheur; j’ai cru que vous aviez un peu de cœur, que l’homme qui oserait vous aimer, qui oserait l’avouer, j’ai cru que vous lui diriez merci et que vous le payeriez par un dévouement de toute votre vie.

»J’espère que, pendant que je vous écris ces lignes, vos affaires sont terminées pour le mieux, et que vous êtes tranquille de ce côté-là. Vous m’avez fait un reproche, un jour, qui a été une injure de plus et qui m’a navré le cœur; vous m’avez dit que je devais être honteux de vous voir ainsi tourmentée par ma faute. Ce reproche était infâme de votre part; mais je vous le pardonne, comme tout ce que vous m’avez fait. Je vous le répète, Céleste, vous fermez les yeux, vous ne voulez pas voir clair, vous ne voulez pas comprendre que mon amour seul a fait votre succès, qu’aujourd’hui votre vie est finie.»


«Dimanche, 6 juin 1852.

»Le lendemain du jour où je suis parti du cap Vert et où je vous ai écrit, je suis tombé malade et suis resté couché toute la semaine; ce n’est qu’hier que je me suis levé. J’avais la tête trop lourde pour pouvoir écrire. Je crois que je dois cette indisposition un peu à l’influence de l’air de l’île du cap Vert, et beaucoup à la chaleur accablante que nous avons depuis quelques jours.

»Nous sommes à peine au quart de notre route, et je suis déjà bien fatigué; on est si mal aux secondes places, et l’on a à peine l’eau nécessaire pour boire. Le capitaine, du reste, a été très-gracieux pour moi; il aura vu probablement et compris combien je devais souffrir, et il m’a fait dire hier que si je voulais payer quelques louis de plus, on me ferait une grande diminution pour les premières, et qu’il serait heureux pour sa part de m’être agréable. Je l’ai remercié du mieux que j’ai pu, et je lui ai dit que puisque j’avais commencé ainsi je finirais de même, ne voulant choquer personne. La véritable raison est qu’il me reste deux cents francs qui doivent me servir jusqu’au jour où j’arriverai aux mines. Mon souvenir est probablement tout à fait effacé de votre pensée! Vous devez respirer bien à l’aise, et si mon nom est venu par hasard se mêler à vos joies et à vos rires, cela a été probablement d’une manière ironique et méchante. Vous me méprisez bien, moi, pauvre fou qui voulais être aimé!

»Oh! vous porterez malheur à tout ce qui s’approchera de vous, je vous le prédis, et la Providence vous fera payer bien cher les jouissances auxquelles vous sacrifiez tout bon sentiment, tout votre cœur. La Providence vous frappera dans tout ce que vous pourrez aimer; et si jamais, à votre tour, vous implorez l’affection de quelqu’un, on y répondra par l’indifférence.