»Mon Dieu! je n’ai pourtant pas fait de mal à personne, pourquoi donc me briser ainsi? je ne sais qu’aimer, mon Dieu! je ne pourrais jamais haïr.

»Oh! c’est affreux de n’avoir que mépris pour ce que l’on a adoré, oui, adoré!

»Voyez la vie qui me reste aujourd’hui. Je vais vivre et mourir à l’autre bout du monde. Je ne reverrai jamais rien de ce que j’ai aimé, et personne ne conserve de moi-même un souvenir affectueux. Vous a-t-on remis ma bague? C’est la dernière chose que vous ayez reçue de moi. Si un jour vous souffrez, si un jour vous avez un regret, un remords, venez, rapportez-la-moi, et vous me trouverez toujours, non pas un amant, car je ne veux plus me souvenir, le passé est tué, mais un ami qui vous tendra la main, qui partagera avec vous tout ce qu’il aura gagné, qui trouvera de bonnes paroles pour vous consoler si vous souffrez, qui ne vous parlera jamais de ce que vous lui avez fait souffrir, et qui, quand tout le monde n’aura que mépris pour vous, aura, lui, pitié de vos douleurs, et oubliera les siennes pour guérir les vôtres.

»L’énergie que j’ai aujourd’hui, le désir que je puis avoir de gagner quelque argent, c’est encore pour vous. Je serais si heureux de vous donner ce qui m’aura coûté bien de la peine. Ecoutez, Céleste, souvenez-vous bien de ce que je vais vous dire: Si vous souffrez, si vous êtes malheureuse, si enfin vous voulez fuir et quitter cette vie qui ne peut toujours durer, écrivez deux mots à Sidney. Il faut trois mois pour que la lettre m’arrive; je partirai immédiatement pour l’Angleterre, et comptez les jours, jour par jour, je vous attendrai et nous retournerons aux Indes; je ne reviendrai jamais en France; une seule chose peut me ramener en Europe, c’est pour vous y chercher; mais tout cela sont des folies. Que pouvez-vous avoir besoin de moi? que puis-je faire pour vous? et que vous importe le monde? vous le voyez, mes seules espérances pour l’avenir ne roulent que sur des chimères. Il faut qu’il m’en reste bien peu pour m’arrêter à de tels rêves. La seule vérité me restera, c’est l’oubli des gens, la misère, le travail. A quoi bon rêver? à quoi bon espérer? On souffre tant quand on se réveille. Allons, voilà une bien longue lettre, bien stupide, bien ennuyeuse, et j’ai encore vingt jours avant de la fermer. N’abusons pas d’un temps qui est employé probablement d’une manière plus gaie qu’à lire les phrases et les condoléances d’un fou.

»Si par hasard les effets que j’ai laissés chez vous au Poinçonnet n’étaient point vendus, mon linge et toute ma garde-robe me feraient bien plaisir, car je n’ai absolument rien. Vous auriez l’obligeance de me faire une caisse de tous mes effets personnels, ainsi que du portrait de mon père.

»Comme la destinée est cruelle en vous retirant tout à coup le bonheur dont elle vous avait comblé au début de la vie! Tel qui devrait être aimé, estimé, est abandonné, méconnu; tel qui devrait être méprisé, haï, est adoré.

»J’ai pour voisins de cabine un ménage irlandais. J’entends bien malgré moi tout ce qu’ils se disent en colère; j’ai beau les prévenir en remuant ma chaise, en toussant, ils continuent. Cette confiance ou plutôt cette imprudence pourrait bien leur coûter cher si d’autres les entendaient.

»L’homme peut avoir vingt-huit ans; il est grand, ses épaules sont larges, sa taille est mince comme celle d’une femme, son front est démesurément haut; ses cheveux, frisés naturellement et rejetés en arrière, ressemblent à la crinière d’un lion; ses yeux sont renfoncés, mais ils brillent et ont une expression hardie qui vous intimide; son nez est fin, ses lèvres fortes; il y a quelque chose de diabolique dans tout son air qui vous répugne à première vue.

»La jeune fille qui l’accompagne et qui passe pour sa femme est blonde, délicate comme une enfant; ses yeux sont d’un bleu si doux qu’ils intéressent à sa personne; on dirait qu’ils ont été détachés du firmament un beau jour de printemps. Quand elle parle, sa bouche s’entr’ouvre comme une rose, son haleine doit être parfumée. Elle n’a de la femme que la forme, c’est un pauvre ange jeté sur la terre pour racheter par son amour un grand pécheur ou convertir un misérable.

»Elle se replie sur elle-même, comme l’ange déchu se replie sous son aile; ainsi abîmée sous les peines que la destinée lui a envoyées, elle attend la fin avec une résignation angélique.