Espères-tu réussir pour ton bureau? Réfléchis bien, tu es peut-être encore bien jeune, et, en plaçant bien ton argent et attendant un peu plus tard, peut-être retrouveras-tu une aussi belle occasion. Je ne t’envoie pas encore aujourd’hui tes 1,200 francs.

Je t’envoie 200 fr., dont 100 fr. que je te dois et 100 fr. que je t’ai promis. Je t’enverrai les 1,000 fr. d’ici à deux ou trois jours.

2.

Je vous envoie 1,000 fr. à valoir sur les 3,000 fr. que je vous dois. C’est le seul argent que j’ai pu ramasser; d’ici la fin du mois, j’espère m’acquitter des 2,000 fr. restant.

3.

Rien ne m’est rentré encore. J’attends de l’argent ces jours-ci, et mes bois doivent se vendre vers le 2 décembre. Je suis pour le moment sans le sou. Je serai à Paris vers le 5 ou le 6 du mois prochain, et alors je régulariserai toutes tes affaires et nous aviserons ensemble à faire un bon placement de ton argent (commencement de 1850).

Nous terminerons cette note en donnant une dernière lettre de mademoiselle Céleste, qui contient l’histoire et comme le résumé de sa liaison avec M. de ***. Au milieu de l’exaltation des sentiments, le tribunal y verra la preuve la plus positive, la plus évidente de la créance de mademoiselle Céleste contre M. de ***. Autant elle met d’insistance pour rentrer aujourd’hui dans ce qui lui appartient, autant elle a opposé de résistance aux cadeaux que M. de *** voulait lui faire et qui pouvaient lui porter préjudice. Ainsi, elle lui a renvoyé plusieurs fois une reconnaissance de 20,000 fr., et quand pour la lui faire accepter il lui a fait cadeau d’une hypothèque de 20,000 fr., elle a formellement refusé de signer, et avant même de savoir si cette dernière hypothèque viendrait en ordre utile, elle ne s’est pas présentée aux ordres, se bornant à maintenir énergiquement son droit pour l’hypothèque de 40,000 fr.

«Tu m’avais promis 20,000 fr., c’est vrai; mais je voyais ta ruine: le premier jour j’étais effrayée, j’aurais voulu que tu te mariasses pour nous deux, mais l’idée ne m’était pas venue que tu pourrais prendre une autre maîtresse: tu pourrais tout sauver en te mariant.

»J’ai pris ailleurs ce que je ne pouvais te demander, ce que je ne voulais te demander ni prendre, car je te l’ai renvoyé bien des fois ce billet que tu m’avais donné. Je n’ai pas supporté la douleur de te savoir avec une autre, j’ai payé bien cher ton retour à moi. Le peu que j’avais je l’ai mis à ta disposition, j’aurais voulu te donner ma vie, tes affaires allaient mal, tu avais pris cet appartement qui était une charge énorme, la peur me reprit et je te demandai de me reconnaître mon argent, c’était mal, mais j’avais peur. Cette peur m’a donné un ennui continuel. J’avais tout en espérance, rien en réalité, la nuit je me tourmentais, le jour je cachais mon inquiétude sous le luxe. Cette femme m’a fait bien du mal: j’ai lutté d’amour-propre: alors, voiture, chevaux, bijoux, toilette, j’ai tout désiré; pardon, ce n’est pas un combat contre toi, non, je t’aimais, mais quelquefois avec rage; je voudrais aujourd’hui donner ma vie pour réparer le passé. L’ennui, cette ombre de soi-même que l’on traîne partout, s’est accroché à moi pour toujours; je n’ai plus de santé, plus de jeunesse; j’ai perdu ma gaieté, je suis rentrée dans un théâtre, parce que je veux quitter Paris dans un an; j’irai en Russie, au bout du monde, je veux faire des envieuses, je ne veux pas que l’on se réjouisse de notre séparation. Si j’avais ma petite fortune, je vendrais tous ces oripeaux qui cachent tant de larmes, et je m’habituerais à la vie modeste avec laquelle je dois finir; mais voilà toujours où a été mon désespoir, je te disais: J’aimerais mieux avoir 100 fr. par mois sûrs, que d’être comme nous sommes. Cela n’a jamais pu se réaliser, Dieu ne l’a pas voulu, puisqu’il n’a pas mis en moi l’énergie nécessaire. Oui, je t’ai aimé, je t’aime encore, tu as été, tu es, tu seras toujours mon dernier amour. L’isolement et l’oisiveté me font mourir, c’est au-dessus de ma volonté, mais tu ne m’as jamais connue autrement. Ce n’est pas à cause du malheur qui te frappe aujourd’hui. Tu me parles de mon peu de dévouement. Dis-moi, quand j’aurais vécu près de toi malgré mon goût et lorsque tu me voyais l’air ennuyé, si tu ne me renvoyais pas. Je t’aime, je suis une misérable créature que ton mépris désespère, pourtant je ne t’ai jamais menti; le premier jour je t’ai dit que j’étais incapable d’une heure de dévouement quand il s’agissait de vivre à la campagne. Pardonne-moi, je t’en prie à mains jointes, j’ai été peut-être plus coupable que je ne le sais, mais je ne l’ai pas médité. Ecris-moi, mais pas de ces mots que contient ta lettre, ou ne m’écris plus jamais. Je pense à toi comme on pense à Dieu. Je te respecte comme l’ange qui m’a tendu la main. Crois-moi, si mon corps a été avili, il y a une place bien pure dans mon cœur et mon âme que tu as habitée et qui est toujours à toi.»

Le tribunal nous pardonnera ces détails et ces productions de lettres. Mais, en présence de la guerre qui est faite à mademoiselle Céleste par M. B..., elle avait besoin de montrer que les prétentions de ses adversaires étaient aussi mal fondées en équité, qu’inacceptables en droit.