1858
MÉMOIRES
DE
CÉLESTE MOGADOR
XLVI
DÉPART.
(Suite.)
La mesure de la douleur était au comble dans mon âme, et pour me soustraire à tant de peines, je me serais tuée sans la lettre que je reçus des gens chez qui était ma fille adoptive. La femme venait de tomber dangereusement malade; l’on me disait qu’on ne pouvait la garder. Je passai une nuit très-agitée et je me mis en route qu’il faisait à peine jour. Le pauvre petit ange commençait à parler; elle m’appelait sa mère; je la ramenai chez moi; je la serrai sur mon cœur, et je lui demandai en larmes s’il était vrai qu’un jour elle me maudirait.—Pauvre petite! elle ne pouvait comprendre, pourtant elle passait ses bras autour de mon cou, et m’embrassait en me disant: «Oh! je t’aime, ma marraine.» Je n’avais pas le droit de mourir; si Dieu m’avait envoyé cette innocente créature, c’était peut-être pour me donner l’occasion de réparer le mal que j’avais fait.
Deux jours plus tard, trois hommes vinrent saisir chez moi pour une somme de quarante-six mille francs, que Robert devait à son bijoutier, pour cette garantie qu’il avait donnée si imprudemment. J’avais toujours eu horreur du papier timbré et de ceux qui l’apportent; je les voyais toujours apparaître, dans mon imagination, avec de grosses moustaches, de grosses cannes et de vilains chapeaux. Je devins presque folle de peur et de chagrin.
Je voulais écrire à Robert; mais je jetai la plume avec rage.
—Non! dis-je, je serai plus généreuse que lui, je ne l’accablerai pas. Tant mieux qu’il ne me reste rien que mes larmes, nous nous en irons loin de cette ville maudite. Je travaillerai pour t’élever, ma petite Caroline; j’en ai perdu l’habitude, tant mieux! j’aurai plus de peine.
Je mis un voile et je me rendis à mon théâtre, car je jouais les reines des bals. Je dansai et je chantai la mort dans l’âme; mais j’étais habituée depuis longtemps à cette comédie. Ma vie s’était passée en mascarades de ce genre. Cette contrainte m’a rendue la plus malheureuse de toutes les créatures. Après avoir cru échapper à ce genre d’existence, l’idée d’une rechute me navrait le cœur.