J’avais fini ma pièce à neuf heures.
En sortant pour rentrer chez moi, je vis un homme dans le passage; il se glissait comme une ombre le long des murs et semblait me fuir. Je pressai le pas, car sa tournure m’avait frappée. Je me plaçai en face de lui.
C’était Robert, pâle, défait; son œil, si ardent d’ordinaire, était voilé de tristesse, mais l’ironie était toujours sur ses lèvres dédaigneuses.
—Ah! lui dis-je, vous ne m’éviterez pas; vous me devez une explication. Il se peut que j’aie été coupable, mais vous n’avez pas le droit de me torturer comme vous le faites depuis quelque temps. Dieu seul juge irrévocablement. Vous ne pouvez partir en me laissant l’idée qu’un homme me maudit sous le ciel. D’ailleurs, vous êtes déjà trop vengé; vos malédictions s’accomplissent. On m’intente des procès que je ne soutiendrai pas. Je vais quitter ce monde aussi malheureuse que vous.
Mes larmes me coupèrent la voix. Il me fit monter en voiture et m’accompagna chez moi.
—J’avais peur de ce qui arrive, me dit-il, et c’est ce qui m’a ramené à Paris. Mes biens ont été vendus la moitié de leur valeur. Non-seulement je suis ruiné, mais il me reste des dettes.
—Oui, et moi l’on m’attaque, disant que ce que j’ai est à vous. C’est une infamie, car ils savent bien le contraire; mais ils se disent: Une femme comme celle-là, nous aurons bon marché d’elle.
—Eh bien! me dit-il, faites-les mentir. Céleste, défendez-vous avec tout ce que vous avez d’énergie et d’intelligence! vous avez votre droit; il y a des juges. J’emporterais des regrets trop amers, si je vous savais malheureuse. Je voulais me faire soldat; mais je suis trop vieux, j’ai trente-trois ans. Je vais partir au bout du monde, en Australie. Peut-être pourrai-je vivre, comme tant d’autres, loin de la France; ne rien demander à personne, ne pas donner le spectacle de ma misère, c’est tout ce que je veux. Je n’ai pas d’idées, je vais aller où le navire me conduira.
Il resta chez moi. Nous payâmes nos joies passées par de longues nuits de larmes.