»La physionomie de Jocelyn est douce, agréable; sa nature est délicate, nerveuse, et il a dû bien souffrir pendant ces cinq années qu’il regardait comme une expiation.

»Hier, les passagers des secondes se plaignirent qu’on les volait toutes les nuits; l’un, c’était son tabac; l’autre, son eau-de-vie. Le capitaine les reçut assez mal en leur disant d’enfermer leurs affaires. Un jeune homme, un Anglais, qui se trouvait au nombre des passagers, leur dit en désignant Jocelyn qui passait sur l’avant du navire:

»—Tenez, méfiez-vous et surveillez ce garçon-là, il a volé de l’argent à son maître; M. C... l’a chassé, je ne me trompe pas, j’apprenais la peinture avec lui.

»Jocelyn l’entendit, et prompt comme la pensée, révolté de cette injuste accusation, il s’élança sur son ancien camarade, et le saisissant à la gorge il s’écria:

»—Tu en as menti; je vais t’étrangler.

»Avant qu’on eût eu le temps de les séparer, Jocelyn avait reçu deux coups de couteau en pleine poitrine; son adversaire, se sentant le moins fort, l’avait frappé en traître.

»—Tu n’as plus le droit de m’appeler voleur, s’écria Jocelyn en tombant, tu es un assassin!

»Un matelot anglais qui se trouvait là fut indigné comme nous de cette odieuse lâcheté, et, comme à bord il n’y a guère de rendue que la justice qu’on peut se faire soi-même, il se chargea de venger celui qu’on emportait pour mort. Il arracha le couteau des mains de celui qui avait frappé Jocelyn et le jeta par-dessus le bord, en lui disant:

»—Vous êtes un mauvais Anglais, vous, et je vais vous casser la mâchoire pour vous apprendre comment on se bat quand on a du cœur.

»La boxe est un grand divertissement en Angleterre; ce fut comme le signal d’une fête à bord. Tout le monde se rangea, et les deux champions se placèrent en face l’un de l’autre, l’œil fixe, les dents serrées et les poings fermés. L’ancien camarade de Jocelyn n’avait pu ni reculer ni s’échapper, le cercle fermé autour de lui ressemblait à une chaîne humaine prête à se resserrer pour l’étouffer au premier mouvement. Il voulait payer d’audace, mais il avait affaire à forte partie; son antagoniste avait les épaules larges d’un mètre, il frappait si rudement sur la poitrine du peintre, que nous entendions un bruit comme celui que fait un forgeron en tapant sur l’enclume; chaque coup rendait un son mat et faisait sortir de sa gorge un rugissement, un cri, une plainte; il tomba sur le pont, se tordit un instant à nos pieds, puis resta immobile comme un mort. Le sang lui sortait de la bouche, du nez et des yeux, c’était un affreux spectacle à voir. Je suis homme, et j’ai failli m’évanouir pendant que des femmes battaient des mains en félicitant le vainqueur. On vient de porter le vaincu dans sa cabine, on croit qu’il a toutes les dents cassées et plusieurs côtes d’enfoncées; cela ne m’étonne pas, mais une chose bien extraordinaire, on vient de trouver chez lui une grande partie des objets volés à bord, c’est-à-dire tout ce qui ne se mange pas. Sans doute, il voulait détourner les soupçons.