»Je viens de faire présent d’une bouteille d’eau-de-vie au matelot qui a si bien défendu Jocelyn, car le pauvre garçon ne pourra pas le remercier lui-même; il sait pourtant que c’est l’autre qui a volé. Cette nouvelle l’a fait sourire: pauvre sourire qui ressemblait à un rayon de soleil en hiver. Tout est bien fini! c’était le seul être humain avec lequel je causais pendant ces longues nuits. Eh bien! il est mort!
»J’ai voulu lui dire un dernier adieu, et je ne me suis pas couché pour être là, à l’heure de la cérémonie funèbre qui se fait ordinairement au point du jour, afin que ce triste spectacle n’effraye pas les passagers. J’avais trop compté sur mes forces, et mon âme déjà si triste s’est meurtrie tout à fait.
»Je voudrais vous donner une idée d’un enterrement en mer, mais je suis un pauvre conteur; j’éprouve beaucoup et je ne sais pas toujours faire comprendre les émotions éprouvées par mon cœur.
»Quatre matelots, têtes nues, portaient un sac sur une civière. Un cinquième ouvrit un des panneaux du navire, on y déposa le sac, et après quelques paroles prononcées à demi-voix, on voulut le lancer dans l’espace, mais le panneau ne fut pas refermé assez vite pour jeter au loin le corps de Jocelyn, il roula sur le flanc du navire, et le boulet placé aux côtés du mort pour le faire couler à fond frappa sur les planches, comme s’il cherchait à rentrer dans le bâtiment. Le bruit que cela fit ressemblait à l’écho du canon et me fit ressentir une impression douloureuse. Le même sort m’est peut-être réservé! Je souffre, et du corps et de l’esprit; qu’est-ce qu’un homme de plus ou de moins dans le monde? Sur la terre, il laisse au moins un souvenir aux passants, son nom gravé sur une pierre qui atteste qu’il a vécu; ici, tout disparaît sans laisser l’ombre d’un regret! Il me reste le chien du capitaine, mais il vient si rarement me voir. La table est meilleure aux premières qu’aux secondes, il a donc raison. Je tâche d’apprendre l’anglais; les journées sont courtes, car il y a déjà une différence de cinq heures entre Paris et ici. Quand il est à bord huit heures du soir, il est à Paris minuit et demi ou une heure du matin. Nous approchons des pays où l’on est en plein hiver, par conséquent je ne souffre plus de la chaleur qui m’a fait tant de mal il y a quelques jours. Je passe toutes mes nuits sur le pont à regarder ces belles étoiles qui paraissent bien plus belles et bien plus grosses qu’en France; je regarde le long sillon que laisse derrière lui le bateau, sillon qui m’éloigne toujours de tout ce que j’ai aimé et que je ne reverrai jamais. Quelquefois les airs que vous aimiez et que vous chantiez me reviennent sur les lèvres. Je tombe alors dans une espèce d’extase; mon cœur se reporte en Berry, à chaque coin, à chaque place où j’ai laissé un souvenir. Je rêve mes beaux marronniers, je rêve fleurs, je rêve bonheur, amour, caresses, et je me réveille en chantonnant toujours cet air qui me rappelle vous, je me réveille en chantant, mais des larmes plein les yeux. Des larmes, toujours des larmes! et pour qui? et pour quoi? Des illusions perdues! pourquoi en avais-tu? Pouvais-tu en avoir? pourquoi aimer ce qui ne peut être aimé? Pouvais-tu espérer autre chose? Cesse donc de te plaindre, et si tu ne peux souffrir, aie donc le courage de te tuer.»
«Jeudi, 17 juin 1852.
»Chaque jour je me promets de finir cette confession qui ne sera pour vous qu’un sujet de plaisanterie; je me promets de ne pas recommencer le lendemain, et chaque jour mon cœur, plus fort que ma volonté, me fait reprendre la plume malgré moi. Et pourquoi? toujours la même chanson, toujours sur le même air; de quoi puis-je parler, si ce n’est du passé. Ne vous l’ai-je pas dit mille fois? ce cœur sera toujours le même.—Oui, Céleste, je serais si heureux de pouvoir encore vous prouver que mon unique bonheur, c’est vous; si je puis arriver à ravoir une fortune, si je puis trouver l’énergie d’y travailler avec acharnement, je la puiserai, cette énergie, dans le seul espoir qui me reste, c’est que bientôt vous serez désillusionnée, que bientôt tout vous échappera à la fois, et que ce jour-là, je pourrai me venger cruellement, car je viendrai vous offrir tout ce que j’aurai gagné, et cette vengeance sera plus cruelle pour vous que toute autre ne pourrait l’être, s’il vous reste un peu de cœur; cette vengeance sera une parole de pardon. J’essayerai pour la seconde fois de vous faire partager un bonheur que vous saurez peut-être enfin apprécier, quand vous aurez perdu sans retour toutes ces illusions, tous ces prestiges dont vous êtes entourée aujourd’hui.
»Enfin, mon seul but est encore vous; avec cette idée j’arriverai et je supporterai patiemment cette vie de mineur que je vais commencer, et si le temps imprime sur mon front les marques de son passage, je veux que vous puissiez lire aussi sur ma figure les traces d’un travail opiniâtre entrepris pour assurer votre avenir.»
«Vendredi, 18 juin 1852.