»J’ai cherché le bonheur! n’est-ce pas une loi de la nature? j’étais jeune, riche et brillant, et j’ai cru rencontrer une femme aussi aimante que passionnée. Plus tard, j’ai pensé qu’elle ne pourrait jamais abandonner un homme qui aurait tout sacrifié pour elle. Je me suis trompé; j’ai été abandonné, par ma faute probablement. J’aurai déplu, j’aurai été trop aimant, trop dévoué et trop exigeant. Le malheur m’éclaire, et après avoir été longtemps l’accusateur, je me résigne aujourd’hui et je vous absous de tout ce dont je crois avoir à me plaindre. Je n’ai pas été assez adroit pour vous conserver, et je suis cruellement puni de ma maladresse. Je ne savais qu’aimer. Comment penser à soi, quand on aime? J’ai donc été l’esclave, quand j’aurais dû être le tyran.
»Je ne comprends pas comment j’existe encore, après avoir tant souffert et subi tant de douleurs! On ne devrait jamais former des liens quand on sait qu’ils doivent se rompre un jour. Mon cœur est assailli par les idées les plus diverses et les plus folles. Il cède à la dernière qui le frappe, soit d’espérance, soit de désespoir. Aujourd’hui, l’espoir de vous causer un jour à venir un regret amer adoucit mes douleurs. C’est la seule vengeance que mon cœur désire.»
«Dimanche, 20 juin 1852.
»Il m’arrive le dernier coup qui puisse m’atteindre. Mon cœur et mon âme ne souffrent pas assez. Je suis malade des suites de cette blessure que j’ai reçue en Espagne. Il y a à bord un petit médecin que je consulte depuis deux jours. Il faut me faire une opération, je vais attendre jusqu’au cap de Bonne-Espérance. J’irai à l’hôpital militaire consulter le médecin en chef, et je prendrai un parti après. Quand je dis un parti, je veux dire que je me tuerai pour en finir avec une existence à laquelle rien ne me rattache plus. Aujourd’hui, je suis perdu pour jamais; mais enfin vous savez que je vis, que je souffre dans un coin sur la terre. Le jour où vous apprendrez que je suis mort, que c’est fini sans retour, aurez-vous seulement une pensée pour moi? Enfin, ce jour-là, sacrifierez-vous à mon souvenir un souper, une fête, une chanson?—Je ne crois pas, mais ma dernière parole pour vous sera toujours une bonne parole et un pardon.
»Ne m’en voulez pas de mes lettres quelquefois dures. Cherchez bien, et au fond vous trouverez toujours un amour que vous ne rencontrerez nulle part. Pardonnez-moi mes plaintes. Pardonnez-moi tout ce que j’ai fait et dit qui ait pu vous causer de la peine, ne vous souvenez que de mes larmes, si elles ont pu vous toucher quelquefois. Ah! que je voudrais avoir une fleur à vous envoyer dans cette lettre! mais je n’en ai pas vu ni touché depuis ce bouquet que je vous ai envoyé, ma dernière pensée en quittant Paris. Vous n’avez seulement pas trouvé une seule bonne parole à m’écrire à Londres!»
»Je viens d’arriver à neuf heures du matin et je repars demain. Je ne puis donc songer à me soigner avant d’arriver à Sidney. Au reste, j’éprouve depuis mon arrivée ici un bonheur inexplicable. Les plus beaux camélias et les plus beaux géraniums poussent dans les bouchures des champs. Que cette belle nature des tropiques me fait de bien!
»Je vous envoie une fleur d’héliotrope que je viens de cueillir pour vous. Ferez-vous un peu de cas d’un souvenir qui aura au moins le mérite de vous arriver de l’autre bout du monde?