»Allons, je porte ma lettre bien vite. Soyez heureuse et pensez quelquefois à moi, dont la vie n’est plus qu’un triste souvenir.»
«A bord du Chusan, le 20 juillet 1852.
»J’ai eu à peine le temps de fermer ma lettre au cap de Bonne-Espérance, voulant la faire partir par un bateau qui mettait à la voile le 28 juin. Vous avez dû la recevoir avec une fleur que j’ai cueillie au pied de la montagne en pensant à vous. Le temps passe; me voici arrivé bientôt à l’autre bout du monde.
»Nous venons d’avoir pendant quinze jours un temps épouvantable: tout a été brisé, mâts et voiles; nous nous sommes crus perdus; enfin, ce matin, le temps s’est calmé, et j’espère arriver. Pendant ces nuits d’orage, je n’ai que votre portrait pour consolation; les passagers des secondes, composés de tout ce qu’il y a de plus déclassé en Angleterre, passaient leurs nuits à boire du gin ou de l’eau-de-vie. C’étaient des batailles et des hurlements atroces au milieu de ces gens ivres, couchés pêle-mêle dans tous les coins; enfin, je ne souffre pas de la misère, quoiqu’elle soit grande; mais il est bien dur pour moi, dont tous les sens et les instincts sont délicats, de se trouver ainsi dans la fange. Je n’ai plus même de chaussures, l’eau arrive de tous côtés dans ce que l’on appelle mon lit, et je reste couché, entortillé dans ma couverture toute la journée, souffrant ainsi moins du froid, qui est très-dur dans ce moment; nous sommes en plein hiver; j’ai pour nourriture du cochon salé qui sent mauvais, du biscuit moisi par l’eau de mer et un litre d’eau par jour, tant pour boire que pour faire ma toilette. Voilà ma vie matérielle, et encore je ne suis pas arrivé, mais l’avenir ne m’effraye pas. Le travail me distraira.
»D’ici à quinze jours, je serai à Sidney, je compte y vendre les quelques bijoux que j’ai; j’achèterai tous les outils dont j’ai besoin pour les mines et je partirai de suite. Cette lettre sera donc la dernière que vous recevrez de moi; une fois enfoncé dans les terres, occupé à gagner ma vie, je n’aurai guère de relations que de loin en loin avec Sidney, car les provinces où se trouve l’or sont à près de cent lieues à Sidney. Le courage ne m’abandonnera pas, et, si le bon Dieu me donne la force, j’espère arriver à avoir encore assez d’argent pour réparer toutes les folies que vous devez faire en ce moment, et j’espère que ma misère et mon travail serviront encore à mettre votre avenir à l’abri du besoin. Voilà mon espérance, voilà ma position présente.»
«Dimanche, 25 juillet 1852.
»Il est vraiment temps que ce voyage finisse, car ma nature s’use et se fatigue horriblement, mes nuits se passent presque sans sommeil ou dans une espèce de somnambulisme, avec des rêves pénibles et tristes; votre image et votre souvenir s’associent pour ainsi dire à mon chevet et semblent prendre plaisir à me torturer, en me rappelant un à un chaque moment de ma vie avec vous, chacune de vos méchantes paroles, chacune de vos méchantes actions. Je vois continuellement votre figure rire de mes misères, et je suis convaincu que vous ne regrettez qu’une chose, c’est que Paris entier ne puisse voir le degré de dégradation où vous m’avez amené; votre triomphe serait complet. Moi qui étais si aimé, si entouré d’amis, de famille, que me reste-t-il aujourd’hui? rien, personne! que l’isolement, l’oubli et l’exil! Petit à petit, la maladie va me tuer, je ne reverrai rien de ce que j’ai aimé; le monde entier me sépare de tous les souvenirs de ma vie et de mon enfance. Oh! ma mère! ma mère!»